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  • « Réapprendre à voyager et… à voir »

  • Georges était retraité de fraîche date à 66 ans. Il était agent d’assurances. Je l’ai toujours connu célibataire, fumeur invétéré, sportif, bronzé, inquiet de sa forme, me consultant pour des check-up.  Ce jour-là il était venu pour des vaccinations avant de se rendre au Cameroun. C’était la deuxième fois. Il avait une immunisation fièvre jaune de moins de 10 ans ; il ne lui manquait qu’un rappel hépatite A et la prescription antimalarique. « Vous allez en vacances ? » - « Non je vais chercher ma femme… »  Il l’avait connue lors du précédent voyage et une correspondance électronique soutenue avait suivi… Je devins donc le médecin traitant de Marguerite, 25 ans, une femme d’une beauté éblouissante. J’imaginais une Rosine manipulant un Bartholo stupide en attendant son Almaviva. Je n’avais finalement de pitié ni pour l’une ni pour l’autre, comme un lecteur de Beaumarchais.  Et pourtant, huit ans plus tard, Marguerite soigna Georges avec dévouement lorsqu’il mourut de son cancer pulmonaire. Marguerite est toujours ma patiente. Elle vit seule, sans Almaviva, me dit que c’est bien dur depuis la mort de  Georges, elle a trouvé un travail de vendeuse et envoie de l’argent à sa famille. Je revois ses vaccins avec elle lorsqu’elle retourne au Cameroun. Rosine est devenue Héloise à mes yeux et Georges un brave homme, après tout.

    Emil est un Suisse-Allemand de 70 ans,  ancien représentant en fourrages qui a traversé la Suisse de long en large pour promouvoir sa marchandise chez les paysans. Il s’ennuie à la retraite.  Il ne voyage pas : « Pourquoi faire, la Suisse est belle, et puis il y a bien trop d’étrangers ici pour aller en voir ailleurs ».  Ses affirmations ponctuées d’un rire gras m’agacent et je me retire dans une neutralité distante. Il passe son été « avec la femme, à la caravane », une roulotte  louée à l’année dans un camping du Seeland.  Repli technique du médecin : l’encéphalite à tiques sévit dans le Seeland. Je puis donc proposer la vaccination plutôt que de m’embourber dans la nécessité du vote populiste. C’est aussi de la médecine des voyages ; même si c’est un micro-voyage dans une caravane clôturée avec des nains de jardin.  Mais ainsi Emil est près de cette terre paysanne qu’il aime tant.

    Dominique va commencer l’Université. Ce garçon de 18 ans consulte avec sa maman qui est aussi ma patiente. Une curieuse dame qui vient souvent me demander conseil, parce que je suis « bon pour le diagnostic » ; elle a un homéopathe qui, lui, la soigne. Dominique va faire de « l’humanitaire » au Bénin pendant ses vacances avec une petite ONG : juste repeindre une école, mais la démarche semble lui donner une aura et une assurance que je ne lui connais pas.  « Mais pourquoi venez-vous, alors que vous avez déjà été au centre de vaccination faire la fièvre jaune ? » Réponse de la mère : « Ils voulaient lui faire la rougeole mais j’ai toujours été contre, c’est un vaccin qui peut avoir des effets négatifs plus tard –l’homéopathe est d’accord avec moi ». « Vous savez pourtant qu’il y a eu une épidémie à l’Université l’été passé, c’est donc toujours une maladie qui existe et qui peut être dangeureuse… Personnellement je ne trouve pas très moral d’aller en Afrique, en venant d’un pays qui vient de connaître une épidémie de rougeole, sans être vacciné : potentiellement on peut transmettre la maladie à des gens plus démunis contre elle que nous. » Le visage de Dominique s’illumine : « Le docteur a raison,  j’ai le temps de faire les deux vaccins avant le départ ? » Un effet inattendu du vaccin : une aide à l’émancipation  et à l’affirmation de soi d’un adolescent.

    « Je vais en Casamance », me dit Françoise, 55 ans.  « Vous me faites tout ce qu’il faut,  mon mari viendra demain ; l’agence de voyage a dit qu’il ne fallait rien parce que j’avais déjà la fièvre jaune, mais j’ai préféré quand même vous voir. »  « La Casamance, un nom qui fait rêver… », dis-je.  « Oui on va au club Z… »  Et là je ne rêve plus,  surtout en examinant le prospectus qu’elle glisse sous mes yeux : « La chambre africaine offre une décoration intimiste confortable et chaleureuse dans un cadre ombragé par les cocotiers. » Je l’imagine dans un hamac après le golf , avec son Oblomov de mari. Je connais bien Françoise, aussi je risque le jugement de valeur : « Des vacances de rêve, oui,  mais Lugano serait aussi bien pour le soleil. »  « Vous savez, Docteur, on a besoin d’une coupure. » Et je me radoucis, sachant qu’il n’est pas drôle de vivre avec un Oblomov, ce héros de la littérature russe riche, désœuvré et paresseux, à qui ressemble son mari.   Et c’est encore elle qui paye le voyage avec l’argent de son travail de secrétaire, la pauvre. La Casamance lui fera du bien, elle a aussi droit  à la paresse.

    Quatre histoires où je découvre chaque fois que je ne puis m’empêcher de prendre mon patient pour « l’idiot du voyage »1 : le vieux barbon en mal de jeune beauté tropicale, le nain de jardin populiste, l’humanitaire à la noix et les paresseux du club Z. C’est comme si la consultation d’avant-vacances me poussait à retrouver ce jugement de valeur que je pensais mettre entre parenthèse quand on me consultait pour une infortune. Le voyage n’est ici, en effet, pas un malheur, mais une ressource dans ces quatre histoires et c’est souvent le cas. Il permet au voyageur de travailler sur ses « faits intérieurs »1. Par lui Georges a évité la solitude et aidé une famille, Emil a retrouvé ses racines, Dominique s’est émancipé et Françoise a senti de la chaleur. On a toujours de bonnes raisons de voyager. Mais peut-être faut-il faire un pas de plus et proposer le voyage thérapeutique, comme les médecins d’autrefois, qui soignaient ainsi les souffrances du jeune Werther. Et, avec M. Augé, ajoutons : « Peut-être une de nos tâches les plus urgentes est-elle de réapprendre à voyager, éventuellement au plus proche de chez nous, pour réapprendre à voir. »2 Et une dernière histoire pour terminer ce florilège. Pauline a une fibromyalgie depuis des années. Autrefois grande voyageuse sac à dos par les chemins de l’Orient et maintenant dans sa carapace de douleurs. La perte d’un enfant, un divorce avec des violences conjugales. Elle a réussi à travailler comme secrétaire jusqu’à sa retraite et maintenant que le travail ne rythme plus ses journées, elle est toute à sa douleur.  Elle évoque ses voyages passés.  « Pourquoi ne repartez-vous pas ? », je lui demande. « Avec mes douleurs ? Et puis je n’ai pas assez d’argent, avec ma modeste rente… » Je tente alors : « Connaissez-vous les microvoyages ? » Je lui ai fait lire les pages de J.-D. Urbain2 sur « les mondes tout contre ».  Et elle est partie : d’abord une après-midi au bar du cinq-étoiles de la ville, ensuite au supermarché chinois, puis au bazar sri-lankais. De lieu en lieu, elle a réappris à voir, observer et à vivre malgré la douleur. Elle a réussi à entraîner une amie dans ses pérégrinations. Je ne sais qui d’elle ou de moi prend le plus de plaisir à ses récits.

    Daniel Widmer, Médecin généraliste (Lausanne, Suisse)

    Références

    1. Urbain J.-D. - Ethnologue mais pas trop. Paris : Payot & Rivages, 2003.

    2. Augé M. - L’impossible voyage. Paris : Payot et Rivages, 1997.soleil.  

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