• Dr Alexis Mosca : Comment la naissance par césarienne impacte le microbiote du nouveau-né

Alexis Mosca

Discipline : Pédiatrie

Date : 08/01/2025


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Les premières bactéries qui peuplent l’intestin du nourrisson sont primordiales. Les conditions de colonisation spécifique, liées à la césarienne, peuvent induire des effets délétères pour la santé de l’enfant.

Explications du Dr Alexis Mosca, pédiatre en service de Gastroentérologie et Nutrition pédiatrique de l’hôpital Robert-Debré à Paris.

 

TLM : La naissance par voie naturelle est un moment clé dans la transmission du microbiote de la mère à l’enfant. La césarienne perturbe ce transfert. Comment explique-t-on ce fait ?

Dr Alexis Mosca : Tant qu’il est dans le ventre de sa mère, le fœtus est indemne de toute bactérie sur sa peau, mais aussi à l’intérieur de son organisme. Son tube digestif est axénique.

Ainsi, les premières bactéries qui peuplent la peau, les muqueuses et l’intestin sont celles que l’on rencontre à la naissance, dès les premières heures de vie. Quand un enfant naît par voie vaginale, les bactéries qui le colonisent sont, avant tout, celles qui se présentent au niveau du périnée de la mère (bactéries vaginales et fécales).

Lorsqu’il naît par césarienne, les premières bactéries qu’il rencontre sont très différentes : ce sont celles de l’environnement hospitalier (salle opératoire) et de la peau de la mère. L’implantation bactérienne dépend donc du type d’accouchement. Chez les enfants nés par césarienne, l’implantation bactérienne se corrige mais de façon très progressive : en général, l’état de leur microbiote ne rejoint celui de leurs congénères nés par voir basse qu’à la fin de la première année de vie. En effet, dans l’écosystème intestinal, les bactéries qui arrivent en premier ont plus de chances de survivre que les suivantes.

 

TLM : Quelles sont les principales différences de microbiote induites par le type d’accouchement ?

Dr Alexis Mosca : Au tout début de la vie du bébé né par voie basse, les bactéries présentes de façon prédominante dans les intestins sont des bifidobactéries provenant essentiellement des selles de la mère. Sont présents également des lactobacilles issus du vagin. Nous savons que l’on trouve beaucoup moins de bifidobactéries dans le microbiote des enfants nés par césarienne et, a contrario, beaucoup plus de bactéries liées à l’environnement : streptocoques et staphylocoques, notamment. La proportion de ces dernières est bien plus faible dans le microbiote d’enfants nés par voie vaginale. On ne peut donc affirmer que le microbiote de bébés nés par césarienne est moins diversifié que celui d’enfants nés de façon naturelle. Mais nous sommes sûrs qu’il est différent.

 

TLM : Un autre facteur peut influencer le microbiote du nouveau-né. L’administration systématique d’antibiotiques pour les mères accouchant par césarienne. Pouvez-vous expliciter ce point ?

Dr Alexis Mosca : La césarienne augmente les risques d’infections post‐partum chez les femmes et les antibiotiques prophylactiques ont montré qu’ils réduisent cette incidence. Ils sont aujourd’hui systématiquement donnés aux patientes avant l’accouchement par césarienne. Dans la mesure où l’injection d’antibiotiques est effectuée avant de clamper le cordon ombilical, le bébé reçoit également une petite quantité de ce médicament. Beaucoup d’études montrent que ce traitement préventif influe sur le microbiote du bébé. Mais, d’après d’autres travaux — dont une étude récente* —, l’antibiothérapie n’aurait aucun effet sur ce dernier. Une autre antibiothérapie peut influencer le microbiote du nouveau-né : celle qui est donnée, à titre préventif, aux femmes porteuses de streptocoque B lors de l’accouchement. Cette bactérie peut provoquer des infections graves chez le nouveau-né dans les jours ou les mois qui suivent la naissance. L’antibiothérapie préventive permet notamment d’éviter la transmission du streptocoque B à l’enfant. Or elle peut également modifier son microbiote.

Ces deux exemples montrent que le fait de donner un antibiotique, y compris de manière indirecte (à la mère) — à un moment donné où le microbiote est indemne de bactéries — a une forte influence sur sa composition.

 

TLM : Les altérations précoces du microbiote intestinal liées à la césarienne peuvent avoir des incidences sur la santé de l’enfant. Comment expliquez-vous cela ?

Dr Alexis Mosca : Les cellules immunitaires du bébé sont en contact avec le milieu extérieur par le biais de la peau, des muqueuses et, notamment, celles de l’intestin. Le microbiote intestinal a, entre autres, pour rôle d’éduquer le système immunitaire à ne pas réagir face à des bactéries inoffensives, bénéfiques pour la santé. Or, si le microbiote du nouveau-né n’est pas adapté pour effectuer cette éducation (à savoir s’il est déséquilibré), cela s’imprime dans le système immunitaire et peut persister. Autrement dit, cette empreinte perdure même si la composition du microbiote se rétablit avec le temps. Elle peut augmenter le risque de survenue de certaines maladies durant l’enfance ou à l’âge adulte telles que les allergies, l’asthme ou les maladies inflammatoires intestinales.

 

TLM : De quels moyens dispose-t- on aujourd’hui pour tenter d’inverser cette tendance, c’est-à-dire, pour réduire le risque de survenue de maladies chez les enfants ayant eu une dysbiose du microbiote durant leurs premiers mois de vie ?

Dr Alexis Mosca : L’allaitement maternel exclusif est une solution efficace pour améliorer le microbiote des enfants nés par césarienne. En revanche, les probiotiques vendus en pharmacie ne sont pas des solutions validées d’un point de vue scientifique. Dans certaines salles de naissance, des équipes proposent le réencensement du bébé né par césarienne programmée par des souches bactériennes qui proviennent du vagin ou des selles de la mère. En pratique, il s’agit d’une compresse que l’on dispose dans le vagin de la mère une heure avant la césarienne pour en badigeonner ensuite le visage et le corps du nouveau-né. Les études sur les bénéfices de cette technique restent discordantes. Par ailleurs, une étude récente, menée en Finlande** porte sur la transplantation fécale orale. Les selles de la mère sont collectées avant l’accouchement, mélangées au lait maternel et données dans les premières heures de vie au bébé dans un biberon. Là encore, les travaux sur les effets de cette méthode sont discordants. Pour obtenir des études concluantes et, à terme, des recommandations, il faudra protocoliser ces études, les rendre reproductibles. L’enjeu est majeur : il s’agit de prévenir, au moins en partie, des maladies chroniques qui surviennent durant l’enfance, voire à l’âge adulte.

Propos recueillis

par Hélia Hakimi

* Sinha et al. Cell Host & Microbe, 2024

** Korpela, Cell, 2020

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