Dr Anne-Laurence Le Faou : Le rôle des substituts nicotiniques dans le sevrage tabagique
Discipline : Addictions
Date : 08/10/2024
« Le sevrage tabagique repose sur la prescription de l’association patchs et formes orales », assure le Dr Anne-Laurence Le Faou, addictologue à l’hôpital Européen Georges- Pompidou (Paris) et présidente de la Société francophone de tabacologie.
TLM : Le tabagisme reste-t-il un problème majeur de santé publique ?
Dr Anne-Laurence Le Faou : Un tiers des Français adultes fument régulièrement et un quart d’entre eux sont des fumeurs quotidiens. C’est une des plus fortes prévalences du tabagisme en Europe. Nous fumons plus en France qu’en Espagne ou en Italie. Nous nous rapprochons de la Grèce, de la Bulgarie et de la Croatie. Par ailleurs, les inégalités sociales face au tabac et à ses complications ne s’amenuisent pas avec le temps. Il reste donc en France un gros investissement à faire dans la lutte contre le tabac et dans la prévention.
Il y a cependant quelques bonnes nouvelles : depuis 2017 le tabagisme quotidien chez les jeunes de 17 ans est en baisse, à 15 %, malgré des inégalités sociales très marquées également.
TLM : Les fumeurs aujourd’hui ont-ils envie d’arrêter ?
Dr Laurence Le Faou : Dans le Baromètre de Santé publique France, environ 60 % des fumeurs déclarent avoir envie d’arrêter de fumer. Mais tous ne passent pas à l’acte. Il faut pouvoir encourager efficacement les fumeurs à l’arrêt.
TLM : Quels sont les meilleurs moyens pour arrêter de fumer ?
Dr Laurence Le Faou : Les substituts nicotiniques, en associant les formes transcutanées, c’est-à-dire les patchs, avec les formes orales de nicotine (comprimés sublinguaux, gommes à mâcher, pastilles à sucer, sprays à absorption buccale ou inhaleurs) sont les moyens les plus utilisés dans les consultations d’aide au sevrage tabagique et par les médecins de ville pour aider leurs patients à l’arrêt. Il est important de vérifier si le produit est remboursé (Liste substituts nicotiniques MAJ 2023_VD.pdf sur ameli.fr). En outre, l’Agence du médicament (ANSM) travaille à la réintroduction de la varenicline, un médicament spécifique du sevrage tabagique qui agit en bloquant les récepteurs nicotiniques (Champix® ou génériques présents en Amérique du Nord). Ce médicament avait été retiré du marché en raison d’impuretés présentes dans les comprimés. Sa réintroduction permettrait d’élargir la panoplie des traitements pharmacologiques de l’arrêt du tabac remboursés, compte tenu des données rassurantes de la litératture scientifique concernant son inocuité. En outre, le bupropion (Zyban®), utilisé Outre-Atlantique comme antidépresseur, mais à des posologies bien plus importantes que dans l’indication de l’AMM pour le sevrage tabagique, permet également de bloquer l’envie de fumer. Enfin, le soutien psycho-social est également important pour suivre une tentative de sevrage. Il peut s’appuyer sur les thérapies cognitivo-comportementales dispensées par des professionnels formés ; il peut s’agir également de conseils adaptés aux difficultés qui surviennent le plus souvent dans le sevrage : symptômes de sevrage, crainte de prise de poids, fringales, gestion du stress…, autant de conseils à prodiguer dans le cadre du suivi de la tentative d’arrêt. Très souvent, les patients rechignent à prendre des médicaments pour le sevrage car l’addiction à la nicotine est à tort considérée comme une mauvaise habitude qui doit s’arrêter grâce à la volonté.
Ensuite, le rôle des médecins généralistes ou spécialistes d’organe est majeur dans le sevrage tabagique, car ils sont en première ligne pour suivre les patients fumeurs.
TLM : Comment procédez-vous en consultation face à un fumeur qui exprime une demande de sevrage ?
Dr Laurence Le Faou : Il est souhaitable d’être empathique, ne pas juger et proposer des solutions personnalisées. L’histoire avec le tabac, notamment l’âge de début de la consommation, les tentatives antérieures d’arrêt, le délai entre le réveil et la première cigarette, les raisons qui ont conduit à consulter, l’état de santé permettent de mieux cerner la personne qui consulte et ses motivations ou ses freins à l’arrêt comme une ambivalence exprimée souvent : « J’ai peur de prendre du poids, difficile de me passer de cigarettes… ». Lui exposer ensuite les étapes de sevrage acceptables pour elle et les moyens pour y parvenir.
Les fumeurs nous disent souvent : « Je ne sais pas comment faire, je n’ai aucune volonté ». Il est donc important d’expliquer l’addiction à la nicotine. Plus on a commencé tôt, plus il est difficile d’arrêter. C’est pourquoi banaliser le fait qu’un traitement pharmacologique correctement suivi, associé à des consultations d’adaptation des posologies et de conseils personnalisés, pendant un temps suffisamment long (six mois au moins), permet un arrêt consolidé.
Quatre ou cinq tentatives pour arrêter de fumer. Le tabac est une addiction.
TLM : Quelles sont les modalités de la prescription des substituts nicotiniques ?
Dr Laurence Le Faou : Le sevrage tabagique repose sur la prescription de l’association patchs et formes orales. Les patients craignent souvent un surdosage de patchs nicotiniques. Or, les fumeurs ont généralement une dépendance physique au tabac quand ils fument rapidement après le réveil car la nicotine est la substance psychoactive de la fumée de tabac. Cette dépendance physique les conduits à absorber les autres toxiques de la fumée responsables en particulier des cancers, des maladies cardiovasculaires et pulmonaires.
Personnellement, je prescris systématiquement cette association en cette fin 2024. Les gommes ne sont pas à conseiller en cas de mauvais état dentaire. Les comprimés sont efficaces s’ils peuvent fondre dans la bouche et ne pas être croqués. La posologie des patchs et des formes orales prescrites dépend du niveau de dépendance (consommation de tabac dans les cinq minutes après le réveil, dans la demi-heure, dans l’heure, plus tard…) et du nombre de cigarettes fumées par jour, par besoin ou rituellement. Pour les patients qui fument depuis le plus jeune âge, dès le réveil, les posologies doivent être les plus élevées. Les substituts nicotiniques par voie orale sont utiles dès le matin, car le patch n’est pas immédiatement efficace dès qu’il a été placé sur la peau. Ils visent aussi à aider le fumeur dans les moments où il a très envie de fumer, souvent après les repas, lors d’une pause au travail quand il fumait une cigarette, en cas de stress ou d’émotions négatives (perception de déprime, facture) ou positives (joie, moments de convivialité). En général, les substituts nicotiniques, patchs et formes orales, sont bien tolérés. Il peut à cet égard être utile d’avoir les consignes de posologie, d’utilisation des produits de substitution nicotinique sur une ordonnance prérédigée, de façon à ne pas oublier de prévenir le fumeur que l’efficacité pharmacologique repose sur un bon usage de ces médicaments.
TLM : Combien de temps dure cette prise en charge ? Est-ce que l’on peut continuer à fumer en utilisant ces substituts ?
TLM : Dr Laurence Le Faou : Réduire le tabac sans l’arrêter n’est pas recommandé, car cela devient une lutte de tous les instants. Mais pour ceux qui ne peuvent pas arrêter, il est possible de réduire progressivement la consommation de tabac sous une susbtitution nicotinique Dans quelles proportions les personnes arrêtent-elles de fumer lorsqu’elles sont prises en charge correctement ?
Dr Laurence Le Faou : Un fumeur sur deux parvient à arrêter en consultation de tabacologie lors d’une tentative donnée grâce à un traitement pharmacologique d’aide au sevrage et un suivi, d’où l’importance de la préparation d’une tentative d’arrêt et son suivi par le médecin.
Ainsi, dédramatiser la rechute et gérer les pulsions à fumer (craving) par les formes orales de substitution nicotinique et/ou l’activité physique, ou toute activité quotidienne (cuisine, rangement…) s’apprend à chaque tentative et permet de parvenir à l’arrêt définitif. Le rôle du praticien tient à encourager le fumeur qui rechute à apprendre de la rechute pour retenter rapidement et réduire ainsi ses risques en termes de maladie, augmenter sa qualité de vie et améliorer ses finances.On sait ainsi que si l’on arrête de fumer pendant un mois, on a cinq fois plus de chances de rester abstinent au terme d’un an.
Propos recueillis
par le Dr Clémence Weill ■