Dr Christian Boyer : La place des probiotiques dans le traitement multimodal du SII
Discipline : Gastro-entérologie, Hépatologie
Date : 13/01/2026
Le syndrome de l’intestin irritable (SII) est désormais considéré comme un désordre complexe de l’axe intestin-cerveau, dans lequel le microbiote joue un rôle déterminant.
Certaines souches probiotiques disposent aujourd’hui d’un niveau de preuve solide. Les explications du Dr Christian Boyer, docteur en Biologie de la santé et titulaire d’un master en Nutrition humaine et Physiologie, spécialisé dans le microbiote.
TLM : Quel rôle le microbiote intestinal joue-t-il dans le SII ?
Dr Christian Boyer : Le microbiote joue un rôle central dans le syndrome de l’intestin irritable, aujourd’hui classé parmi les troubles de l’interaction intestin-cerveau. Ce syndrome résulte d’une interaction entre le système nerveux, le système immunitaire, la barrière intestinale et la flore microbienne. Les patients présentent très souvent une dysbiose, c’est-à-dire une rupture de l’équilibre du microbiote, contribuant à l’inflammation de bas grade, à l’hypersensibilité viscérale, aux perturbations de la perméabilité intestinale et aux troubles du transit.
TLM : Le nombre de patients présentant un microbiote altéré augmente-t-il ?
Dr Christian Boyer : Nous constatons aujourd’hui une augmentation globale des situations de dysbiose, indépendamment du SII. Les perturbateurs sont nombreux : certains traitements médicamenteux, notamment les antibiotiques, une alimentation déséquilibrée (pauvre en fruits et légumes, fibres) et riche en produits ultratransformés, certains additifs alimentaires ou même des polluants environnementaux (pesticides, PFAS, métaux lourds, microplastiques…).
TLM : Quelles sont les principales altérations observées dans le microbiote des patients atteints de SII ?
Dr Christian Boyer : Il n’existe pas une seule forme de dysbiose caractéristique du SII. Les études montrent une diminution de certaines bactéries bénéfiques, notamment au sein du genre Bifidobacterium, et une augmentation de bactéries moins favorables, en particulier de la famille des protéobactéries. On observe également des perturbations fonctionnelles, comme une diminution de la production de métabolites bactériens bénéfiques. Certains profils diffèrent selon le type de SII ; par exemple, le syndrome de l’intestin irritable à prédominance de constipation (SII-C) peut être associé à une surabondance de micro-organismes méthanogènes, dont la production de méthane ralentit le transit. On retrouve également chez les SII-C une plus faible abondance de certaines bactéries bénéfiques, en particulier celles productrices d’acides gras à chaine courte (AGCC) comme le butyrate.
TLM : Comment s’articulent les interactions entre microbiote, barrière intestinale et système nerveux entérique dans le SII ?
Dr Christian Boyer : Le microbiote influence directement la perméabilité de la barrière intestinale. Une barrière altérée laisse passer des fragments bactériens ou alimentaires qui ne devraient pas traverser la muqueuse, ce qui active le système immunitaire. Le microbiote est en interaction avec le système nerveux entérique, notamment par l’intermédiaire de métabolites, comme certains dérivés du tryptophane ou des acides gras à chaîne courte. Un déséquilibre dans ces interactions peut expliquer l’apparition d’hypersensibilité viscérale et de douleurs ou encore de troubles du transit.
TLM : Les probiotiques ont-ils démontré une efficacité dans le SII ?
Dr Christian Boyer : Celle-ci dépend avant tout de la souche utilisée. Les résultats peuvent sembler hétérogènes dans la littérature, car les études ne portent pas toujours sur les mêmes souches, les mêmes dosages ou la même durée d’administration. Un probiotique ne peut être considéré comme efficace que s’il a été évalué dans des essais cliniques randomisés chez l’homme et qu’il a montré une amélioration d’au moins un symptôme du SII, comme la douleur abdominale, les ballonnements ou les troubles du transit.
TLM : Quelles conditions permettent de valider cliniquement un probiotique dans cette indication ?
Dr Christian Boyer : Un probiotique est considéré comme cliniquement validé lorsqu’il dispose d’au moins un essai contrôlé démontrant une amélioration significative d’un symptôme du SII selon des scores reconnus.
L’utilisation doit être strictement fondée sur ces données : une souche efficace sur la douleur ne sera pas nécessairement efficace sur la constipation, et inversement.
Il est donc indispensable de cibler la souche selon la plainte principale du patient. On peut dire qu’il existe « une science des probiotiques », et qu’il est important de connaître leurs indications.
La souche Bifidobacterium longum 35624 (Alflorex, du laboratoire Biocodex) fait partie des références étudiées.
TLM : Quels sont ses bénéfices démontrés ?
Dr Christian Boyer : La souche Bifidobacterium longum 35624 est l’une des souches les mieux documentées dans le SII. Les études montrent une réduction significative des douleurs abdominales, des gaz, des ballonnements et des troubles du transit, qu’il s’agisse de diarrhée ou de constipation. Elle présente également des effets bénéfiques sur l’inflammation intestinale. Cette souche possède donc un niveau de preuve solide, ce qui explique sa place reconnue dans la prise en charge du SII.
TLM : Comment intégrez-vous cette souche dans la stratégie globale du SII ?
Dr Christian Boyer : Un probiotique ne doit jamais être considéré comme un traitement unique, mais comme un adjuvant intégré à une approche multimodale. La souche 35624 s’intègre très facilement dans cette stratégie, car elle est bien tolérée, ne présente pas d’effets secondaires significatifs et cible plusieurs symptômes fréquents du SII. Elle s’associe aux régimes adaptés, comme le régime pauvre en FODMAPs, et éventuellement à l’usage de fibres prébiotiques spécifiques ou d’autres approches complémentaires. Son utilisation doit cependant rester personnalisée selon le profil du patient.
TLM : Existe-t-il des recommandations officielles concernant la place des probiotiques dans le SII ?
Dr Christian Boyer : Les recommandations varient selon les pays, mais la communauté scientifique (et médicale) reconnaît que certaines souches se distinguent par un niveau de preuve supérieur. Les probiotiques présentent un profil de sécurité très favorable et peuvent être envisagés comme une stratégie complémentaire. Il existe par ailleurs des ressources intéressantes sur ce sujet, comme celles disponibles sur le site de l’Institut du microbiote de Biocodex.
TLM : Quelles évolutions attendre dans les approches thérapeutiques du SII ?
Dr Christian Boyer : Les progrès concernent l’identification plus fine des dysbioses (analyses du microbiote par métagénomique) et la personnalisation des traitements.
On note l’essor de nouvelles classes de compléments, notamment les post-biotiques et les psychobiotiques, ces derniers désignant des probiotiques exerçant des effets bénéfiques sur la santé mentale via l’axe intestin-cerveau.
Une meilleure prise en charge de problématiques comme le SIBO (Small Intestinal Bacterial Overgrowth) ou « pullulation bactérienne » de l’intestin grêle, fréquemment retrouvé dans le SII, pourrait grandement améliorer les symptômes d’un grand nombre de patients. Ces évolutions devraient permettre des stratégies plus ciblées et potentiellement plus efficaces.
Propos recueillis
par Elvis Journo ■





