Dr Christophe Hommel : Vaccination HPV : Même au-delà des premiers rapports sexuels…
Discipline : Infectiologie
Date : 08/10/2024
Vacciner jusqu’à 26 ans, et même après le début de la vie sexuelle, a démontré une efficacité non négligeable.
Plusieurs pays ont adopté cette stratégie.
Le point avec le Dr Christophe Hommel, responsable du Centre de vaccinations internationales au CHRU de Strasbourg.
TLM : Quelle est la fréquence de l’infection HPV ?
Dr Christophe Hommel : 80 % des hommes et des femmes rencontrent à un moment donné de leur vie le HPV.
Dans 90 % des cas, l’organisme parvient à l’éliminer de façon naturelle. Et les femmes mieux que les hommes : ces derniers présentent une moins bonne immunité au niveau des muqueuses. Dans 10 % des cas, l’infection persiste et peut évoluer en lésions précancéreuses puis en cancers. Notamment avec les HPV16 et 18 qui sont responsables de 70 % des cancers liés aux papillomavirus. D’autres HPV provoquent des verrues génitales : en France, on en dénombre 100 000 par an : 50 000 chez les hommes et 50 000 chez les femmes. Ce sont des pathologies très gênantes, très difficiles à traiter et qui ont tendance à récidiver.
TLM : Combien de cancers dus aux HPV dénombre-t-on chaque année en France ?
Dr Christophe Hommel : Les HPV provoquent environ 6 300 nouveaux cas de cancers par an : chez la femme environ 4 600 (dont 3 000 du col de l’utérus, sans oublier les cancers de la vulve et du vagin), chez l’homme 1 700. Il faut rappeler que le cancer du col tue encore trois femmes chaque jour en France.
TLM : La vaccination contre le HPV est-elle aussi importante pour les garçons que pour les filles ?
Dr Christophe Hommel : Bien évidemment ! Chez l’homme on dénombre chaque année environ 360 cancers de l’anus, 90 du pénis mais surtout 1 300 cancers des voies aérodigestives supérieures. Avant on attribuait ces cancers ORL à l’alcool et au tabac. En réalité, de plus en plus de cas sont provoqués par les HPV. En France, il existe un programme de dépistage pour le col de l’utérus : le frottis est recommandé à intervalles réguliers pour les femmes de 25 a 65 ans, et permet de dépister les lésions précancéreuses et les cancers du col à un stade précoce. Pour tous les autres cancers HPV induits, et donc pour les hommes, il n’y en a aucun en population générale. Et ces cancers sont susceptibles d’être diagnostiqués tardivement.
TLM : La vaccination permet-elle de réduire efficacement les cancers et les verrues génitales ?
Dr Christophe Hommel : Nous avons désormais des données dans la vraie vie. Dans les pays du nord de l’Europe et en Australie, la vaccination contre les HPV est réalisée depuis quinze ans pour les filles, dix ans pour les garçons. Les couvertures vaccinales sont tellement élevées — de l’ordre de 85 % — que le virus ne circule plus. En Australie il y a une forte réduction des cancers, et ce sera le premier pays à annoncer l’éradication du cancer du col d’ici la fin de la décennie. Par ailleurs, dans ce pays on a aussi observé la quasi-disparition des verrues génitales dans la population masculine et féminine puisque le vaccin est efficace contre les HPV 6 et 11 responsables de ces verrues. Si nous arrivions à vacciner en France comme en Australie, nous verrions la disparition de ces verrues génitales et la réduction des cancers.
TLM : Que montrent les études sur la protection du vaccin contre les cancers ?
Dr Christophe Hommel : Le vaccin contient sept souches de HPV à haut risque qui sont retrouvées dans près de 90 % des cancers ano-génitaux Une étude suédoise a montré que plus tôt est réalisée la vaccination, meilleure est la protection : lorsqu’on vaccine avant 17 ans, on obtient une réduction de 88 % des cancers du col !
Si la vaccination a été réalisée entre 20 et 30 ans on obtient une protection de plus de 60 % du risque du cancer, et c’est beaucoup. Bien sûr, plus on avance en âge, plus on a de risque d’avoir déjà été exposé au HPV et donc de développer des lésions précancéreuses malgré la vaccination. Mais réduire le risque de cancer de moitié doit être pris en considération par les autorités de santé. De plus, le vaccin ne présente pas d’effets secondaires importants : comme pour les autres vaccins, on peut observer des rougeurs ou une douleur au point d’injection, parfois un peu de fièvre.
TLM : Quelles sont les modalités pratiques de cette vaccination en France ?
Dr Christophe Hommel : Chez les garçons comme chez les filles, il faut réaliser la première dose au moment du rendez-vous vaccinal pour le rappel dTcaP (diphtérie-tétanos-coqueluche-poliomyélite) prévu entre 11 et 13 ans. Au total deux doses à six mois d’intervalle entre 11 et 14 ans. Si on se fait vacciner plus tardivement, de 15 ans à 19 ans révolus, c’est trois doses : deux doses à deux mois d’intervalle et un rappel quatre mois plus tard. Mais s’arrêter à 19 ans n’est pas la bonne stratégie.
TLM : Faut-il aussi vacciner en France contre les HPV même après le début de la vie sexuelle ?
Dr Christophe Hommel : Oui, les études l’ont montré : peu importe la sexualité, peu importe l’ancienneté de l’activité sexuelle, la vaccination reste bénéfique après les premiers rapports sexuels. Dans les pays nordiques, en Australie, aux Etats-Unis, on vaccine après les premiers rapports tous les hommes et femmes jusqu’à 26 ans. C’est une vaccination universelle. En France, l’Académie de médecine et un grand nombre de sociétés savantes ont pris position et proposent d’étendre la vaccination contre les HPV pour les hommes et les femmes jusqu’à 26 ans, afin d’accélérer l’élimination des cancers HPV-induits. Je suis totalement d’accord. D’autant plus qu’il existe une injustice en France : on ne rembourse pas le vaccin aux femmes entre 20 et 26 ans, alors qu’on le rembourse pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes jusqu’à 26 ans. C’est d’autant plus scandaleux que ce sont les femmes qui développent le plus de cancers liés aux HPV ! En France plus de 2 millions de femmes entre 20 et 26 ans n’ont pas bénéficié de ce vaccin. Cela n’a pas de sens. La France s’est fixé pour objectif d’atteindre 80 % de couverture vaccinale en 2030 : sans accélérer les campagnes de vaccination et le rattrapage jusqu’à 26 ans au moins, on n’y arrivera pas. Il faut sensibiliser les collégiens et leurs parents, certes, mais aussi les adolescents et les jeunes adultes. Pour l’instant seules 45 % des filles sont vaccinées à 16 ans et 15 % des garçons.
TLM : Quel est le rôle du généraliste dans la vaccination des jeunes adultes ?
Dr Christophe Hommel : C’est la question cruciale. En France, la prévention est insuffisamment réalisée. La population n’est jamais à jour des vaccins, notamment par manque d’information. Les médecins généralistes doivent prendre le temps d’expliquer l’importance de cette vaccination. A partir du moment où on dépasse l’âge du collège, ils doivent profiter de tout motif de consultation pour proposer le vaccin HPV. Sinon c’est une perte de chances pour ces jeunes adultes. Consulter pour une entorse ou un certificat médical et repartir avec une ordonnance de vaccin contre le HPV devrait devenir la routine en médecine générale. Pour l’instant, peu prescrivent après 19 ans, car cette vaccination n’est pas remboursée. Ce qui ne signifie pas qu’elle n’est pas utile !
Propos recueillis
par Brigitte Fanny Cohen ■