Dr Esther Blumen-Ohana : Les enjeux d’une détection précoce de la myopie chez l’enfant
Discipline : Ophtalmologie
Date : 13/01/2026
Si le « boom » de la myopie pourrait affecter près de 5 milliards de personnes à l’horizon 2050, un âge d’apparition de plus en plus précoce est observé et inquiète les spécialistes. Ses facteurs de risque sont héréditaires mais aussi liés au mode de vie.
Des mesures de prévention à la portée de tous existent cependant.
Le Dr Esther Blumen-Ohana, ophtalmologiste spécialisée en chirurgie réfractive à Paris, s’en explique.
TLM : La prévalence de la myopie progresse de manière inquiétante chez les enfants. Quels sont aujourd’hui les principaux facteurs de risque identifiés, et surtout ceux sur lesquels une stratégie de prévention peut réellement agir dès le plus jeune âge ?
Dr Esther Blumen-Ohana : Si la génétique joue un rôle déterminant dans l’apparition de la myopie évolutive, deux facteurs de risque liés à l’environnement contribuent fortement à augmenter le risque de survenue chez les enfants : la faible exposition à la lumière naturelle, et la sollicitation intempestive de l’accommodation par le biais de la vision de près (et plus particulièrement l’augmentation du temps passé devant les écrans). Prévenir la myopie passe par des recommandations simples qui constituent des leviers très efficaces en population pédiatrique : l’exposition à la lumière naturelle via des activités en extérieur à raison de deux heures par jour et limiter la pratique des écrans en s’assurant que le temps passé devant ces derniers soit corrélé à l’âge de l’enfant et encadré. Pour les autres activités de près, il est nécessaire d’aménager des temps de pauses régulières. J’ai eu la chance d’effectuer plusieurs missions humanitaires au Laos et j’y ai été frappée par l’absence totale de myopie dans ce pays. C’est un pays pauvre dans lequel les enfants n’avaient pas accès aux écrans et jouaient dehors toute la journée.
TLM : On parle beaucoup de « freiner » la progression de la myopie. En quoi la notion de prévention est-elle différente, et pourquoi est-il crucial d’intervenir avant même l’installation d’une myopie évolutive ?
Dr Esther Blumen-Ohana : Le terme de prévention a l’intérêt de ne pas voir apparaître la myopie tandis que la freination est une notion qui intervient une fois que le trouble a été diagnostiqué et qu’on considère sa vitesse d’évolution trop importante. Ces deux mesures sont adjuvantes et non exclusives l’une de l’autre. Si la myopie constitue une pathologie réfractive, elle est également source de complications rétiniennes et cause de cécité. On sait aujourd’hui que les myopies déclenchées dans l’enfance ont un fort potentiel d’évolution vers des myopies fortes et leur contingent de complications caractéristiques parmi lesquelles on retrouve notamment le décollement de rétine, la cataracte précoce et le glaucome. Il y a donc un enjeu de santé publique phénoménal à essayer de limiter non seulement la prévalence de la myopie mais aussi sa progression.
TLM : En quoi l’âge du diagnostic est-il si important ?
Dr Esther Blumen-Ohana : Il existe deux pics principaux d’apparition de la myopie dans l’enfance, le premier vers l’âge de six-sept ans et le second vers 12 ans. Plus ce trouble de la vue apparaît précocement, plus le risque d’évolution vers une myopie forte et pathologique est élevé. Par ailleurs, chaque dioptrie supplémentaire augmente le risque de malvoyance de façon considérable. D’où l’importance de reconnaître précocement la myopie chez l’enfant, pour la corriger mais aussi pour s’assurer de sa prévention et sa freination par le biais d’équipements optiques les plus adaptés à chaque patient.
TLM : A quels signes avant-coureurs les parents doivent-ils éventuellement être vigilants et à quelle fréquence un enfant devrait-il bénéficier d’un examen visuel, même en l’absence de plainte, pour identifier les premiers signes de risque myopique ?
Dr Esther Blumen-Ohana : Les premiers contrôles sont souvent effectués par le pédiatre qui, dès l’âge de neuf mois, va rechercher la poursuite, la présence d’un éventuel strabisme, le fait que la pupille puisse avoir des anomalies, etc. Ce sont des points d’appels d’une prise en charge importante et sérieuse. Au moindre doute, l’enfant sera adressé à un ophtalmologiste pédiatrique. Par ailleurs, les parents peuvent aussi se référer aux étapes stratégiques de dépistage qui sont mentionnées dans le carnet de santé. Si certains signes d’alerte comme plisser les yeux pour voir au loin ou se rapprocher excessivement pour lire ou écrire doivent alerter les parents, j’encourage à consulter même en l’absence de plainte. En effet, certains enfants naissent et grandissent avec ce qu’on appelle le syndrome de « l’œil paresseux », une anomalie de développement oculaire que constitue l’amblyopie.
Cette pathologie est caractérisée par une différence visuelle touchant un œil. Celui qui présente le moins de correction va devenir très performant et, par conséquent, l’autre ne fera pas l’effort de travailler. Les enfants qui naissent et grandissent comme cela ne peuvent pas verbaliser de plainte car c’est leur norme. Il n’est pas rare pour nous, ophtalmologistes, d’examiner des enfants qui ne se plaignent de rien et de diagnostiquer une myopie.
TLM : L’année dernière, le Pr Nicolas Leveziel, chef de service Ophtalmologie du CHU de Poitiers, a publié un rapport avec le soutien de Krys Group mettant en avant certains leviers de prévention chez l’enfant. Quels éléments de ce rapport vous ont particulièrement marquée ?
Dr Esther Blumen-Ohana : Cette étude épidémiologique a rappelé l’importance d’un dépistage précoce et d’une prise en charge rapide pour les enfants. En pratique, je pense qu’il est essentiel de savoir mettre des mots sur cette pathologie sans pour autant stigmatiser nos jeunes patients. En effet, les enfants ont souvent un rapport particulier aux lunettes. Il nous appartient de les rassurer et de leur expliquer pourquoi il est important de prendre en charge leur pathologie et leur présenter les différentes solutions existantes.
TLM : Enfin, comment expliquer simplement aux parents l’enjeu à long terme de la myopie de l’enfant, non seulement sur la vision future, mais aussi sur la santé oculaire à l’âge adulte, afin de les impliquer durablement dans la prévention ?
Dr Esther Blumen-Ohana : Les parents doivent être informés et conscients de la gravité que peut revêtir la myopie qui certes est un défaut de la vision, mais aussi une source de complications effrayantes. Il faut par ailleurs insister sur les conséquences que peut engendrer le temps passé devant les écrans qui créent des comportements asociaux et renfermés. Enfin, si le développement de la chirurgie réfractive permet d’obtenir d’excellents résultats, il n’est plus possible d’être opéré par les techniques de laser au-delà d’un certain seuil de myopie. Il arrive que des patients ne soient plus opérables en raison d’une myopie beaucoup trop avancée.
Propos recueillis
par Marie Ruelleux ■





