Dr Olivia Keita-Perse : Antisepsie et prévention du risque infectieux
Discipline : Dermatologie
Date : 08/07/2024
Entretien avec le Dr Olivia Keita-Perse, chef du service d’Epidémiologie et d’Hygiène hospitalière au Centre hospitalier Princesse-Grace à Monaco.
TLM : Comment l’hygiène hospitalière évolue-t-elle ?
Dr Olivia Keita-Perse : L’hygiène hospitalière est devenue plus protocolisée. Nous avons désormais un meilleur consensus au sein des hôpitaux pour appliquer toutes les recommandations concernant l’hygiène et la prévention des infections nosocomiales. Cette prévention des infections, c’est désormais la préoccupation de tous les soignants. Ils ont pris conscience de leur rôle à l’hôpital pour réduire le risque infectieux. Par ailleurs, la mise à disposition, partout dans l’hôpital a priori, de masques et de produits hydroalcooliques a vraiment fait évoluer l’hygiène. Les préoccupations actuelles des hygiénistes, et des médecins en général d’ailleurs, outre la prévention à proprement parler, visent aussi à faire coïncider leur pratique avec le développement durable, l’écologie et la lutte contre le réchauffement climatique. Le matériel à usage unique, dans tous les services, a permis d’améliorer l’hygiène et de réduire les contraintes de la stérilisation. Mais ce matériel à usage unique représente des déchets en plus, de la pollution… Les objectifs à la fois de lutte contre les infections hospitalières et contre la pollution pourraient paraître contradictoires, si l’on s’y intéresse de loin. Des groupes de travail dans plusieurs disciplines médicales et en particulier en hygiène hospitalière réfléchissent à la manière de limiter le matériel à usage unique, sans faire perdre en efficacité la prévention des infections nosocomiales. Des chercheurs, en lien avec des sociétés savantes, vont jusqu’à envisager de récupérer les métaux de certains dispositifs médicaux déjà utilisés, pour les recycler. Des travaux portent aussi sur le recyclage de l’eau ou un meilleur usage des gants…
TLM : Les infections nosocomiales sont-elles encore en voie de diminution à l’hôpital ?
Dr Olivia Keita-Perse : Nous avons effectivement connu à l’hôpital, au cours des deux décennies passées, une réduction significative des infections nosocomiales notamment en chirurgie. Le développement de la chirurgie ambulatoire a aussi contribué à cette baisse du risque infectieux. Depuis quelques temps cependant, en particulier en chirurgie orthopédique, les taux d’infections sont stables, voire remontent un peu. Cela tient généralement à la contrainte d’aller vite, de passer certaines étapes pourtant indispensables. Les causes sont multifactorielles cependant. On opère de plus en plus de patients fragiles, très âgés, plus réceptifs aux infections. On réanime aussi, par exemple, des prématurés de poids de plus en plus petits, qui présentent une grande fragilité, notamment immunitaire, et sont soumis à des dispositifs invasifs. Cela contribue à augmenter le risque infectieux, non pas parce que les procédures sont défectueuses, mais du fait de la fragilité des patients.
TLM : En médecine de ville, le risque d’infection transmise au sein du cabinet est-il aussi une préoccupation ?
Dr Olivia Keita-Perse : Des recommandations pour la prévention des infections nosocomiales en médecine de ville ont été faites en 2015. Mais les préoccupations ont évolué, en particulier pendant la pandémie de Covid. Celle-ci a mis en lumière la transmission potentielle par voie respiratoire de différents virus et agents infectieux. Des recommandations précises ont été faites aux médecins de ville dans ce contexte, concernant l’hygiène des mains. Il leur a été aussi recommandé d’être particulièrement vigilant à la prévention dans les salles d’attente où se côtoient des patients jeunes, moins jeunes, des enfants porteurs de virus, parfois même sans le savoir. Il est important de mettre en permanence à disposition des patients du gel hydroalcoolique, des masques dans les salles d’attente, et ce plus encore lors des périodes d’épidémies, par exemple de VRS en automne, de grippe en hiver.
TLM : Quelles autres recommandations pour la prévention des maladies respiratoires ?
Dr Olivia Keita-Perse : Dans le cadre des travaux de la Société française d’hygiène hospitalière (SF2H), nous travaillons sur un point qui nous semble important à faire connaître : le renouvellement de l’air. Il a été démontré qu’un air non renouvelé est un facteur de risque majeur de transmission d’infections respiratoires. Et cette recommandation de renouveler l’air régulièrement complète l’hygiène des mains et l’usage des masques en ville. La transmission des infections au sein des cabinets libéraux en ville n’a pas été très bien étudiée. Elle l’a été beaucoup plus à l’hôpital. Il a été démontré qu’une ventilation insuffisante est associée à un risque plus important de transmission de la tuberculose, du Covid. En pratique, la concentration en CO2 permet d’évaluer le niveau de renouvellement de l’air. Il est recommandé de respecter une concentration en CO2 en dessous d’un certain seuil. Les médecins devraient aérer régulièrement les salles d’attente et les cabinets médicaux pour réduire la transmission des virus et bactéries respiratoires, VRS, Covid, grippe, métapneumovirus. Dans cet objectif, il faut ouvrir les fenêtres, au moins trois ou quatre fois par jour, pendant au minimum une dizaine de minutes.
TLM : En médecine de ville quels produits utiliser pour désinfecter la peau, avant une vaccination, une injection ou pour prendre en charge une plaie ?
Dr Olivia Keita-Perse : Les médecins généralistes sont souvent confrontés à la question de la désinfection de la peau. Avant un acte comme une vaccination ou une injection, ou pour désinfecter une plaie, différents produits antiseptiques sont le plus souvent utilisés à l’hôpital, comme la chlorhexidine ou de la povidone iodée. Chaque médecin a ses habitudes. Il y a peu de contre-indications ou d’effets secondaires.
TLM : Quelle est la place des produits chlorés stabilisés tels que l’hypochlorite de sodium ou encore celle du mercurochrome ?
Dr Olivia Keita-Perse : Le mercurochrome n’est absolument plus utilisé en France du fait de ses effets secondaires liés notamment à la présence de mercure. Dans tous les cas, et quel que soit le produit utilisé, je recommande de travailler avec des petits flacons, des petits conditionnements de ces produits antiseptiques, car les grands flacons qui durent longtemps peuvent se contaminer et devenir contaminants.
Propos recueillis
par le Dr Martine Raynal ■