• Dr Philippe Nuss : Existe-t-il des alternatives aux benzodiazépines ?

Philippe Nuss

Discipline : Psychiatrie, Psychologie

Date : 08/01/2025


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« La phytothérapie est à la fois très efficace au niveau pharmacologique mais aussi plus globalement.

En effet, les patients vont être enclins à modifier leur mode de vie en changeant leur rapport à la nature et à leur corps », affirme le Dr Philippe Nuss, psychiatre, responsable de l’unité de Psychiatrie de jour à l’hôpital Saint-Antoine.

 

TLM : Les benzodiazépines (BDZ) sont-elles largement prescrites ?

Dr Philippe Nuss : Elles le sont dans le monde entier car leurs indications sont nombreuses. Parmi elles figurent principalement l’anxiété et les troubles du sommeil. Elles ont des actions myorelaxantes et anxiolytiques.

 

TLM : Quels sont leurs risques potentiels ?

Dr Philippe Nuss : Ces médicaments sont responsabilisants pour le prescripteur et l’utilisateur car leurs potentiels risques sont à la hauteur de leur puissance. Parmi les principaux figurent la dépendance, les troubles de la mémoire et les chutes.

Ensuite, certains patients ont des troubles du comportement. Ils utilisent de faibles doses de BDZ pour se réveiller, se stimuler et se désinhiber. Ils se comportent comme des toxicomanes.

 

TLM : Quelles sont les alternatives aux benzodiazépines ?

Dr Philippe Nuss : Le diagnostic est très important pour proposer le meilleur traitement, que ce soit en allopathie ou en phytothérapie. Dans la prise en charge des troubles du sommeil, il ne faut pas oublier l’exercice physique et la préparation au sommeil qui sont essentiels.

Des antihistaminiques, comme l’hydroxyzine, peuvent avoir un effet anxiolytique assez rapide en entraînant beaucoup moins de dépendance.

Les antidépresseurs sont efficaces dans les troubles anxieux et dépressifs. Mais la prise de ces traitements doit être ponctuelle en raison des effets secondaires. Aujourd’hui, la phytothérapie est de plus en plus utilisée par les patients eux-mêmes. Elle est à la fois très efficace au niveau pharmacologique mais aussi plus globalement. En effet, les patients vont être enclins à modifier leur mode de vie en changeant leur rapport à la nature et à leur corps (pratiquer de l’exercice, manger mieux…). C’est une dimension presque platonicienne !

 

TLM : Dans l’arsenal thérapeutique de la prise en charge du stress, selon vous, un médicament à base de passiflore peut-il représenter une bonne alternative aux BDZ ?

Dr Philippe Nuss : La médication, qu’elle soit phytothérapeutique ou non, va dépendre de l’état d’esprit dans lequel le patient aborde le stress. Attend-il tout de la molécule ? Pense-t-il qu’aucune molécule ne peut l’aider ? Est-il prêt, à l’inverse, à effectuer une démarche vers la molécule ? La phytothérapie ramène à notre condition humaine et à l’idée que la nature est pourvoyeuse d’éléments pouvant aider. Et je pense qu’une molécule modérément puissante sur la tension intérieure et les systèmes biologiques associés à l’anxiété peut vraiment, s’il y a une démarche concomitante de l’esprit, être efficace. Et dans ces conditions, oui, un médicament à base de passiflore peut être tout à fait efficace.

 

TLM : Quels sont les mécanismes d’action de la passiflore ?

Dr Philippe Nuss : Le genre Passiflore regroupe 520 espèces différentes dont plusieurs sont utilisées pour leurs propriétés pharmacologiques sur le stress et l’anxiété. La phytochimie est très spécifique. Une plante est plurielle et peut avoir plusieurs voies métaboliques efficaces. Elle est capable de synthétiser des molécules complexes dans des conditions très particulières (intégration de photons dans ses cellules sans oxygène). Chaque plante fabrique ainsi plusieurs molécules actives et pour chacune d’elle, leur chaîne de transformation (c’est à dire les substances précurseuses de la molécule active et ses produits de dégradation). Ainsi impliquées dans le mécanisme d’action, les molécules produites ont une action synergique. Le chémotype est alors plus efficace qu’une seule molécule. Les flavonoïdes de la passiflore agissent, comme pour les BDZ, par un effet agoniste des récepteurs GABA-A. Mais la passiflore a également une action de modulation supplémentaire sur les récepteurs GABA-B induisant un effet plus prolongé.

 

TLM : L’Agence européenne du médicament considère que l’usage de la passiflore pour soulager les symptômes modérés de stress et les troubles du som eil sont « traditionnellement établis ». Qu’en pensez-vous ?

Dr Philippe Nuss : Je pense que c’est vrai, c’est traditionnellement établi. Des données cliniques et pharmacologiques viennent confirmer ce qui avait été observé empiriquement. Évidemment, la puissance des effets de la passiflore est beaucoup moins importante qu’une BZD qui vient modifier très profondément le système nerveux central. Mais les degrés de puissance de la passiflore sur les systèmes biologiques sont beaucoup plus proches de ce qui est physiologique que de ce qui est pharmacologique.

 

TLM : Quelles sont les données cliniques ?

Dr Philippe Nuss : Une étude clinique récente randomisée, en double aveugle, contrôlée par placebo (Mahesh Kumar Harit, Cureus 2024) a évalué l’efficacité et l’innocuité de Passiflora incarnata dans la gestion du stress et des troubles du sommeil chez 65 patients. Les résultats ont montré une réduction statistiquement significative du score moyen de stress et une augmentation significative du score moyen du temps de sommeil total vs placebo.

La santé psychologique générale s’est avérée significativement améliorée dans le groupe Passiflora incarnata vs placebo aux jours 15 et 30. Aucun effet indésirable n’a été reporté. Elle complète l’analyse de neuf essais cliniques randomisés (Katarzyna Janda, Nutrients, 2020) décrivant les effets de Passiflora incarnata dans les troubles neuropsychiatriques. La majorité des études ont rapporté une réduction des niveaux d’anxiété. Enfin, une étude (Marc Ansseau, Acta Psychiatrica Belgica, 2012) avait évalué l’efficacité de Passiflora incarnata chez 2 928 patients consultant pour de l’anxiété. Les résultats avaient mis en évidence une amélioration très significative des scores d’anxiété. De plus, 15,6 % des patients étaient considérés comme en rémission dès la visite 2. Ces résultats avaient démontré l’intérêt de la passiflore en première ligne de traitement des symptômes anxieux.

Propos recueillis

par Alexandra Cudsi

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