Dr Romain Nicolau : Tout comprendre sur la myopie et ses solutions
Discipline : Ophtalmologie
Date : 08/01/2025
Moins la myopie est sévère, moins le risque de complications ultérieures est élevé. Avec l’apparition récente de certains dispositifs, nous disposons aujourd’hui d’un arsenal thérapeutique important capable de ralentir la progression de la myopie avant qu’elle ne se soit stabilisée. Le Dr Romain Nicolau, ophtalmologiste à l’Institut Voltaire, à Paris, fait le point des avancées dans ce domaine.
TLM : La myopie est-elle vraiment de plus en plus fréquente ?
Dr Romain Nicolau : Selon une étude publiée récemment dans la revue Ophtalmology, la moitié de la population mondiale sera myope en 2050. Selon ce travail, en l’an 2000, 1,4 milliard de personnes étaient atteintes de myopie dans le monde dont 163 millions de myopie forte. Et, en 2050, toujours selon la même étude, 4,75 milliards de personnes seront myopes, dont 938 millions avec une forte myopie. Cette étude prédit donc une explosion de la myopie à l’échelle mondiale, avec des implications pour la gestion et la prévention des complications oculaires liées à la myopie.
TLM : Pourquoi une telle évolution ?
Dr Romain Nicolau : La progression de la myopie dans le monde est la conséquence du changement récent de mode de vie, avec notamment une moindre exposition à la lumière du jour et surtout l’augmentation de l’utilisation de la vision de près, en raison de l’usage croissant d’écrans, téléphones, tablettes, ordinateurs… Actuellement 20 % de la population française est myope. Mais, déjà, un enfant sur quatre l’est. Dans 25 ans, cela sera un enfant sur deux. Et, contre toute logique, il n’y a pas de dépistage organisé de la myopie, malgré sa fréquence.
La myopie apparaît vers l’âge de 5/6 ans, lorsque l’enfant se plaint de maux de tête ou de mal voir le tableau de loin à l’école. C’est en général dans ce contexte que la myopie de l’enfant est diagnostiquée. Les pédiatres sont cependant engagés dans le dépistage des troubles visuels de l’enfant, sachant que désormais tout est plus compliqué en termes d’accès aux soins, en particulier dans les déserts médicaux.
TLM : Comment explique-t-on concrètement la myopie sur le plan anatomique ?
Dr Romain Nicolau : C’est un trouble de la vision de loin consécutif à deux facteurs anatomiques : soit l’œil est trop grand, soit la cornée est trop cambrée. Dans ces deux cas, les rayons lumineux vont se projeter en avant de la rétine, l’œil étant incapable de les ramener au niveau de la rétine. La vision du patient est alors brouillée. Il existe plusieurs stades de myopie. Au-dessous de -3 dioptries, il s’agit d’une myopie légère, entre -3 et -6,5, la myopie est qualifiée de modérée, et lorsqu’elle est supérieure à -6,5, il s’agit d’une myopie sévère.
TLM : Quelles sont les complications liées à la myopie ?
Dr Romain Nicolau : Plus la myopie est sévère, plus le risque de complications est important.
Mais le seul fait d’être myope est un facteur de risque de complications. A partir du moment où l’on est myope, des risques existent. Comme l’œil est grand, la rétine devient plus fine. Le principal risque, c’est le décollement de rétine. C’est une urgence ophtalmologique à opérer dans les 48 heures, car elle peut conduire à la cécité. L’autre risque accru, c’est celui de glaucome : le nerf optique fragilisé ne supporte pas l’augmentation de la pression intraoculaire. La cataracte est aussi plus fréquente et plus précoce chez les myopes. Elle survient alors entre 55 et 60 ans, alors que c’est plutôt 70 ans en l’absence de myopie.
Le myope sévère est aussi à risque plus élevé de maladie rétinienne neurodégénérative, avec apparition de néovaisseaux devant la rétine : des petits vaisseaux se développent et entraînent une baisse de la vision, avec des symptômes similaires à ceux de la dégénérescence maculaire liée à l’âge.
TLM : Est-il possible de réduire le risque de complications en freinant la myopie ?
Dr Romain Nicolau : Moins la myopie est sévère et moins le risque de complications ultérieures est élevé. Depuis quelques années, il est possible de ralentir la progression de la myopie avant qu’elle ne se soit stabilisée. D’abord, certaines mesures de prévention doivent être recommandées. Dès le plus jeune âge il faut éviter de surstimuler la vision de près. Le temps passé devant les écrans doit être restreint. A noter que la télévision aurait moins d’impact sur le risque de myopie, car elle est généralement regardée à plus de deux ou trois mètres de distance. Dans le cadre de la prévention de la myopie, il est également recommandé aux parents d’exposer leurs enfants à la lumière du jour au moins deux ou trois heures quotidiennement.
TLM : De quels sont moyens dispose-t-on aujourd’hui pour limiter l’évolution de la myopie ?
Dr Romain Nicolau : Il existe actuellement un arsenal thérapeutique important pour freiner la myopie. Les traitements optiques reposent sur le principe de la défocalisation. Sont désormais disponibles des verres correcteurs défocalisants. Ceux-ci envoient une partie de la lumière en avant de la rétine et adressent ainsi un signal d’arrêt à la croissance de l’œil myope. Ces verres « anti-myopie » peuvent être portés dès 4-5 ans. Ils sont faciles à accepter et permettent une freination de la myopie de 50 %.
Tous les verres défocalisants ne se valent pas. Certains ont fait l’objet d’études sérieuses et ont démontré leur efficacité. Il existe aussi des lentilles basées sur le même principe de « défocalisation optique ». Elles sont utilisables quand l’enfant est capable de respecter des règles rigoureuses d’utilisation et d’entretien. Sont également disponibles des lentilles rigides dites orthokératologiques à porter seulement la nuit et à retirer le matin, qui ne nécessitent pas de port de lunettes dans la journée. Elles corrigent la myopie et la freinent en effectuant un remodelage de la cornée pendant la nuit. Un traitement médical, l’atropine microdosée, à la dose d’une goutte par jour dans chaque œil myope, est une approche intéressante et simple avec peu d’effets secondaires. Toutes ces techniques sont efficaces et permettent de freiner la myopie de 50 %, en moyenne.
TLM : La chirurgie de la myopie permet-elle de réduire ce risque de complications ?
Dr Romain Nicolau : La chirurgie dite réfractive permet de corriger la myopie et de se passer de correction par lunettes ou par lentilles de contact. C’est désormais une chirurgie efficace et très sûre, mais elle ne réduit pas le risque de complications liées à la myopie.
Propos recueillis
par le Dr Martine Raynal ■