• Dr Sandrine Beaulieu : La dyspepsie en relation avec le syndrome de l’intestin irritable

Sandrine Beaulieu

Discipline : Gastro-entérologie, Hépatologie

Date : 10/04/2024


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« Des traitements ont prouvé leur efficacité, avec une innocuité parfaite concernant le charbon.

Ils sont particulièrement intéressants face à un syndrome fonctionnel chronique récidivant nécessitant des cures répétées », indique le Dr Sandrine Beaulieu, gastroentérologue à Pontoise.

 

TLM : Quelle attitude adopter face à un patient présentant des ballonnements et flatulences, conséquences du SII, qu’ils apparaissent seuls ou associés aux brûlures épigastriques ?

Dr Sandrine Beaulieu : Ces symptômes font partie, selon la dernière classification de Rome, des « désordres des interactions de l’axe cerveau-intestin ». Ces troubles digestifs allient toujours des douleurs abdominales récurrentes, des troubles du transit et des ballonnements. Les causes et mécanismes centraux sont de mieux en mieux connus. Des facteurs psychosociaux (stress, dépression et anxiété) peuvent être responsables d’un contrôle de la douleur au niveau spinal et cortical. Ces patients peuvent avoir une hypersensibilité viscérale, des troubles de la motricité digestive, des micro-inflammations, des troubles de la perméabilité intestinale et une dysbiose. Le SII est une maladie chronique avec des symptômes récurrents survenant au moins une fois par semaine depuis plus de six mois. Leur impact est considérable sur la qualité de vie des patients. C’est un motif de consultation extrêmement fréquent. Certains aliments sont des facteurs déclenchants. Un régime alimentaire pauvre en FODMAPs doit alors être proposé. En effet, les FODMAPs, sucres peu absorbés par l’intestin grêle, ont un pouvoir osmotique important et fermentent dans le côlon. Ils génèrent des troubles du transit (diarrhée ou alternance diarrhée-constipation), des ballonnements, des douleurs et de l’inconfort abdominal. Des méta-analyses ont montré que le régime pauvre en FODMAPs améliore les symptômes du SII. Lors des JFHOD 2024, le Pr Jean-Marc Sabaté (hôpital Avicenne, Bobigny) a évoqué l’impact économique. Une étude américaine a ainsi montré qu’aux Etats-Unis les coûts médicaux directs attribués au SII — hors prescriptions de médicaments en vente libre — sont évalués entre 1,5 et 10 milliards de dollars par an. En France, le reste à charge pour les patients est estimé à 250 euros par trimestre avec des traitements souvent non remboursés (sans ordonnance ou alternatifs).

 

TLM : Les patients consultent-ils trop tardivement ?

Dr Sandrine Beaulieu : Beaucoup de patients ont déjà consulté mais n’ont pas trouvé de réponse satisfaisante à leur souffrance. L’APSSII dirigée par le Pr Sabaté (Association des patients souffrant du SII) a montré dans une étude que, dans un parcours de soins d’environ huit ans, les patients avaient testé en moyenne au moins cinq stratégies thérapeutiques, voire jusqu’à 11 pour certains.

 

TLM : Comment s’effectue le diagnostic ?

Dr Sandrine Beaulieu : Il est clinique et repose sur les critères de Rome, essentiellement. Le recours aux explorations complémentaires n’est pas utile excepté en cas de signes d’alarme faisant suspecter une autre pathologie (sang dans les selles, amaigrissement, anémie, âge).

 

TLM : Quels sont les traitements de première intention en cas de ballonnements et de flatulences ?

Dr Sandrine Beaulieu : En cas de ballonnements douloureux, les traitements de première intention sont des antiflatulents associés à des antispasmodiques. En cas de ballonnements simples, le charbon végétal, un absorbant naturel des gaz, peut être utilisé seul ou associé à la siméticone. Ces traitements ont prouvé leur efficacité avec une innocuité parfaite concernant le charbon. Ils sont particulièrement intéressants face à un syndrome fonctionnel chronique récidivant nécessitant des cures répétées. Les formes de charbon associées à la siméticone ont une action synergique facilitant encore mieux l’absorption des gaz. La siméticone permet une coalescence des gaz rendant le charbon encore plus efficace. L’association du charbon, de la siméticone et des antiacides est également très intéressante chez les patients présentant une symptomatologie du syndrome de la dyspepsie. Ces traitements sont extrêmement bien tolérés. Des cures de 7 à 10 jours renouvelables sont recommandées. À noter qu’ils doivent être pris à distance (une à deux heures) des repas et des autres médicaments afin d’éviter toute diminution d’absorption de ces derniers. Lors des JFHOD, une présentation de l’équipe du Pr Frank Zerbib (CHU Bordeaux) portant sur les pathologies fonctionnelles œsophagiennes a révélé que 30 à 40 % des patients ayant des symptômes typiques de reflux sont en échec des IPP. Des explorations ont permis de constater que, chez les patients non répondeurs aux IPP, 62% n’avaient pas de reflux mais des troubles fonctionnels. D’autre part, cette étude a montré que les patients souffrant de reflux présentent aussi des symptômes fonctionnels associés, ce qui veut dire qu’ils ont des syndromes de chevauchement. Ainsi les IPP seuls ne suffisent pas chez ces patients. Il faut probablement leur proposer d’autres traitements associés.

 

TLM : L’association oxyde de magnésium, charbon activé et siméticone doit-elle être prescrite comme traitement sur le long terme ou en réponse à une crise ?

Dr Sandrine Beaulieu : Elle vient en réponse à une crise, pour un soulagement immédiat. Ce traitement symptomatique est très efficace. Il peut être pris en petites cures.

 

TLM : Quelle est la place du médecin généraliste ?

Dr Sandrine Beaulieu : Cette maladie multifactorielle implique une approche individualisée en fonction de la physiopathologie de chaque patient. Le médecin généraliste est au cœur de la prise en charge globale, notamment pour coordonner le lien avec le spécialiste lorsqu’existe un doute diagnostique.

 

TLM : Où en est la recherche ?

Dr Sandrine Beaulieu : Lors des JFHOD 2024, les experts n’ont pas recommandé de transplantation fécale dans le SII. Une méta-analyse a révélé des résultats négatifs chez la majorité des patients inclus. Cependant, une étude randomisée, éliminant plusieurs biais, a montré des résultats positifs. D’autres travaux doivent encore être menés. Le rôle du microbiote dans le SII est bien établi.

Propos recueillis

par Alexandra Cudsi

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