Pr Aude Couturier : Comment remédier à la myopie galopante
Discipline : Ophtalmologie
Date : 13/01/2026
Si son incidence est en constante augmentation — avec des projections qui donnent 50 % de la population mondiale concernée à l’horizon 2050 —, la myopie n’est toutefois pas sans solutions. Verres défocalisants, gouttes d’atropine très diluée ou port de lentilles sont des mesures de freination efficaces, à condition de dépister la myopie précocement. Le Pr Aude Couturier, cheffe du service d’Ophtalmologie de l’Institut français de la myopie à l’hôpital Fondation Adolphe de Rothschild à Paris, détaille les différentes options disponibles.
TLM : Au-delà de son impact sur la vision de loin, à quels risques de complication la myopie est-elle associée ?
Pr Aude Couturier : Pour les myopies fortes (-6 dioptries), un risque de complications majeures à l’âge adulte apparaît. Chez ces patients, l’allongement de l’œil entraîne un étirement des tissus qui vont être fragilisés et constituer ainsi la source de complications secondaires aux formes parfois sévères : décollement de rétine, glaucome, cataracte et maculopathie. Ce dernier cas expose notamment à un risque de malvoyance pouvant aller jusqu’à la cécité.
Une étude menée par une équipe espagnole sur les causes actuelles de malvoyance, avec des projections jusqu’à 2035, a établi que la myopie était la cause la plus en progression dans les années à venir, devant la DMLA ou le glaucome par exemple. Cette malvoyance touchera des sujets jeunes (à partir de 50 ans), ce qui aura des conséquences sur le plan sociétal en termes de perte de productivité, en plus des frais médicaux, car certaines personnes ne pourront plus travailler en raison de leur affection.
TLM : Idéalement, à partir de quel âge la myopie doit-elle être dépistée ?
Pr Aude Couturier : Si des mesures de freination peuvent aujourd’hui être proposées aux enfants myopes, il est essentiel de les dépister le plus tôt possible, en particulier si des facteurs de risques sont identifiés : ethnie, deux parents myopes ou un parent myope fort. Rappelons ici que le dépistage effectué à l’école (en grande section de maternelle généralement), ou par le pédiatre ou le médecin généraliste, n’est pas un dépistage de la myopie. En effet, la myopie, elle, peut s’avérer délicate à détecter. Il permet en revanche de détecter les grandes amétropies et l’amblyopie qui devient particulièrement difficile à rééduquer après l’âge de six ans. En cas de suspicion de la part des parents qui remarqueraient que leur enfant a tendance à plisser des yeux ou à s’approcher du tableau ou des objets, un examen de réfraction sous cyclopégie chez un ophtalmologiste est alors indispensable.
Ici l’enjeu finalement serait de pouvoir détecter les pré-myopies !
TLM : Des mesures de prévention primaire peuvent-elles être mises en place ?
Pr Aude Couturier : Plusieurs études menées en Asie ont permis de démontrer que le temps passé en extérieur permettait de réduire le développement de la myopie. Il est ainsi préconisé de passer au moins deux heures par jour, que ce soit en continu ou en fractionné, à la lumière naturelle, tout en réduisant évidemment le temps passé en vision de près. Pour cela, il suffit de suivre « la règle des 20-20-20 » qui correspond à faire une pause toutes les 20 minutes, en regardant quelque chose à 20 pieds (environ six mètres) pendant au moins 20 secondes. Cette règle vise à relâcher l’accommodation de façon régulière. La distance de lecture recommandée est d’au moins 30 à 40 centimètres des yeux, ce qui correspond à la longueur de l’avant-bras de l’enfant, de son coude à son poignet. Par ailleurs, il est important de favoriser l’éclairage naturel et de limiter le temps d’écran non éducationnel. Globalement, nous recommandons le « zéro écran » avant l’âge de six ans, moins d’une heure par jour après six ans et moins de deux heures quotidiennes à partir de dix ans. Enfin, une bonne qualité de sommeil et une durée adéquate en fonction de l’âge de l’enfant sont préconisées.
TLM : Quels sont les outils actuellement disponibles pour freiner l’allongement axial de l’œil chez l’enfant myope ?
Pr Aude Couturier : Il existe aujourd’hui différents outils de freination qui ont fait la preuve de leur efficacité et qui s’adressent en particulier aux enfants dont la myopie évolue de plus de 0,5 dioptrie par an. Les verres freinateurs sont des verres à segments défocalisés en périphérie pour empêcher l’œil de s’allonger. Ils peuvent être prescrits très tôt, dès le début de la myopie à partir de quatre ans et jusqu’à 20 ans ou plus. Les gouttes d’atropine à très faible dose sont également efficaces mais elles peuvent entraîner une légère photophobie et une vision floue de près. Elles sont généralement prescrites entre quatre et 17 ans. Par ailleurs, les lentilles de freination sont des lentilles souples, à porter le jour, et qui s’adressent à des enfants plus grands car ils doivent être en capacité de gérer la pose et l’entretien. Elles sont donc prescrites après l’âge de huit ans généralement. Enfin, l’orthokératologie consiste à porter des lentilles rigides durant la nuit pour modéliser la surface de la cornée et freiner la progression de la myopie. Si le choix de la mesure de freination dépend notamment de l’âge de l’enfant, de son mode de vie et de ses capacités à respecter les conditions d’hygiène, il doit toujours être fait en accord avec ce dernier car l’observance du traitement freinateur optimise nettement son efficacité. Ces mesures peuvent être proposées en parallèle des mesures environnementales et/ou combinées entre elles.
TLM : Quelle est la durée du traitement de freination ?
Pr Aude Couturier : Si trois types de verres freinateurs sont disponibles actuellement en France, Stellest® (Essilor) ou MiyoSmart® (Hoya) sont à utiliser en première intention en raison de leur meilleure efficacité. Le traitement devra être le plus long possible et un arrêt sera envisageable si une stabilisation de la myopie est observée pendant deux ans. Idem pour les lentilles qui devront être portées jusqu’à la stabilisation. Enfin, les études ont montré un effet rebond plus marqué avec l’atropine qu’avec les autres mesures, donc un schéma dégressif doit être effectué en cas de stabilisation pendant deux ans. Pas d’arrêt brutal !
TLM : D’autres mesures de freination pourraient-elles voir le jour dans les prochaines années ?
Pr Aude Couturier : Oui, l’exposition à la lumière rouge est une des voies explorées. Des études menées en Chine ont montré qu’elle pourrait contribuer à freiner la myopie chez les enfants. Mais l’efficacité et les effets à long terme sont encore à établir.
Propos recueillis
par Marie Ruelleux ■





