Pr Jean Gondry : La vaccination contre le HPV primordiale chez les garçons et les filles
Discipline : Infectiologie
Date : 10/04/2024
Le vaccin contre les papillomavirus est aussi important dans les deux sexes.
Il prévient un grand nombre de cancers ainsi que les verrues génitales. Le point de vue du Pr Jean Gondry, gynécologue-obstétricien au CHU d’Amiens, ancien président de la Société française de colcoscopie et de pathologies cervico-vaginales.
TLM : L’infection HPV touche combien de personnes ?
Pr Jean Gondry : 5 % des cancers sont liés aux HPV dans le monde. En France, on estime qu’ils provoquent 6 300 nouveaux cas par an : chez la femme environ 4 600, chez l’homme 1 700. Ils sont également responsables de condylomes ou verrues génitales, disgracieuses et inconfortables. On dénombre 50 000 cas par an chez l’homme et autant chez la femme. Elles sont très difficiles à traiter : on peut les détruire avec de l’azote liquide, du laser ou encore des crèmes pour stimuler l’immunité pendant quatre mois, mais ces dernières provoquent parfois des effets secondaires comme des malaises, des brûlures locales… Les récidives sont fréquentes.
TLM : La vaccination contre le HPV est-elle aussi importante pour les garçons que pour les filles ?
Pr Jean Gondry : Absolument ! Première raison : la prévention d’un grand nombre de cancers. Chez l’homme on dénombre environ 360 cancers de l’anus, 90 du pénis mais surtout 1 300 cancers des voies aérodigestives supérieures. Contrairement au col de l’utérus où il existe un programme de dépistage, pour tous les autres cancers HPV-induits, et donc pour les hommes, aucun dépistage n’est possible.
TLM : Qu’en est-il des verrues génitales ?
Pr Jean Gondry : C’est la deuxième raison pour laquelle la vaccination est aussi importante pour les deux sexes : la prévention de ces verrues. Si l’homme est protégé du virus grâce la vaccination, on coupe la chaîne de contamination, autrement dit il ne contamine pas sa partenaire. C’est ce que nous avons observé en Australie, qui a débuté cette vaccination bien avant nous. Avec sa couverture vaccinale de 80 à 85 %, ce pays a vu les verrues génitales disparaître de la population masculine et féminine. La vaccination est très efficace car le vaccin inclut les virus responsables des verrues génitales : les HPV 6 et les HPV 11. Si nous arrivions à vacciner comme l’Australie, les verrues génitales disparaîtraient aussi en France.
TLM : La vaccination permet-elle de réduire efficacement les cancers ? Que montrent les études ?
Pr Jean Gondry : Concernant les cancers du col, et selon les données publiées en 2020, le vaccin procure une efficacité de 85 % s’il est administré avant 17 ans, et de 50 % après 17 ans. Le vaccin contient aussi sept souches de HPV à haut risque qui sont retrouvées dans près de 90 % des cancers ano-génitaux.
TLM : Quelles sont les modalités pratiques de cette vaccination, notamment pour les garçons ?
Pr Jean Gondry : Le schéma vaccinal est le même chez les garçons et les filles : il faut réaliser la première dose au moment du rendez-vous vaccinal pour le rappel dTcaP (diphtérie-tétanos-coqueluche-poliomyélite) prévu entre 11 et 13 ans. Au total deux doses à six mois d’intervalle entre 11 et 14 ans. Si on se fait vacciner plus tardivement, de 15 ans à 19 ans révolus, c’est trois doses : deux doses à deux mois d’intervalle et un rappel quatre mois plus tard.
TLM : La session de rattrapage pour les 15-19 ans est-elle particulièrement cruciale ?
Pr Jean Gondry : C’est une tranche d’âge dans laquelle la vaccination reste efficace. Il vaut mieux être vacciné dans la tranche 11-14 ans car l’immunité est meilleure. Mais, à défaut, il ne faut absolument pas négliger cette session de rattrapage. Il est à noter que, chez les garçons ayant des relations homosexuelles, la vaccination est remboursée jusqu’à 26 ans. Pour les filles, ce remboursement s’arrête à 19 ans.
TLM : Que pensez-vous de la proposition de l’Académie de Médecine d’étendre la vaccination contre les HPV pour les hommes et les femmes jusqu’à 26 ans, afin d’accélérer l’élimination des cancers HPV-induits ?
Pr Jean Gondry : C’est vrai qu’il existe une injustice vis-à-vis des femmes qui doivent payer plus de 100 euros pour chaque injection, après 19 ans : ce n’est ni normal ni acceptable. Cependant j’opterais plutôt pour une vaccination à partir de 9 ans. Certains parents préfèrent que leur enfant soit majeur et décide lui-même de se faire vacciner ou pas contre le HPV : ils imaginent que ce sera aussi efficace qu’à 11 ans. C’est faux : plus on avance en âge et plus le vaccin perd en efficacité. A 26 ans, il faut néanmoins saisir cette chance si on n’a pas été protégé auparavant. Mais il ne faut pas laisser croire qu’on peut vacciner à tout âge. L’AMM, c’est dès 9 ans : il faut donc vacciner à 9 ans ou 11 ans.
TLM : Pourquoi la couverture vaccinale est-elle insuffisante en France, particulièrement chez les garçons ?
Pr Jean Gondry : En effet, en France nous sommes loin des taux de vaccination préconisés par les autorités, ce qui permettrait l’élimination des cancers HPV-induits. Chez les filles, après 15 ans de vaccination, la couverture vaccinale n’est que de 40 % environ. Chez les garçons elle est encore plus basse, aux alentours de 10 %. On les vaccine seulement depuis 2021 et il y a encore du travail à faire. Notamment un travail d’information auprès du grand public sur le risque du HPV chez les garçons qui a été, pendant longtemps, uniquement associé au cancer du col. Donc beaucoup de gens ne comprennent pas la nécessité de cette vaccination chez les garçons et ignorent qu’il existe aussi une protection contre d’autres cancers et contre les verrues génitales. Le programme de vaccination scolaire représente une belle opportunité pour augmenter ce taux de couverture vaccinale, mais les parents restent une minorité à répondre positivement, même s’ils sont bien informés par un document très complet. Et on ne peut vacciner qu’avec l’accord des deux parents.
TLM : Quel est le rôle du médecin généraliste ? Comment doit-il aborder la discussion sur cette vaccination avec les familles ?
Pr Jean Gondry : Le rôle des médecins traitants est majeur ! Mais, pour convaincre les parents, ils doivent être convaincus eux-mêmes de l’efficacité du vaccin et de l’absence d’effets secondaires : ces derniers sont essentiellement des douleurs au point d’injection ou des malaises vagaux comme pour tout autre vaccin. Il ne provoque ni pathologies auto-immunes, ni neurologiques. Les médecins généralistes doivent aussi informer les parents que ce vaccin ne protège pas uniquement contre les cancers du col. Il fait bien plus !
Propos recueillis
par Brigitte Fanny Cohen ■