• Pr Jean-Marie Jouannic Supplémenter en vitamine B9 pour prévenir le risque de spina bifida

Jean-Marie Jouannic

Discipline : Gynécologie, Santé de la Femme

Date : 10/04/2024


L’acide folique (ou vitamine B9) est indispensable pour assurer certaines fonctions de notre corps. Une supplémentation en acide folique prévient les anomalies de fermeture du tube neural. État des lieux avec le Pr Jean-Marie Jouannic, du service de Médecine fœtale, DMU ORIGYNE, Centre de référence Maladies rares Spin@, Hôpital Trousseau (APHP).

 

TLM : Quels sont les effets d’un manque d’acide folique sur la formation du fœtus ?

Pr Jean-Marie Jouannic : Les anomalies de la fermeture du tube neural font partie des anomalies congénitales les plus fréquentes touchant le système nerveux central. Elles sont souvent sévères, avec dans la moitié des cas des malformations à la fois de la boîte crânienne et du développement du cerveau, et dans l’autre moitié des anomalies de spina bifida, à savoir une malformation du rachis. Leur incidence est de 1 pour 1000.

 

TLM : Quelles sont les recommandations à suivre pour les femmes qui souhaitent avoir un bébé ?

Pr Jean-Marie Jouannic : Prendre de l’acide folique (ou vitamine B9) en supplémentation quatre à six semaines avant la conception et jusqu’à la fin du premier trimestre de grossesse permet de réduire de 60 à 70 % l’incidence de ces malformations. Ce qui est considérable. D’autant que rares sont les malformations congénitales évitables. L’intérêt de cette supplémentation en vitamine B9 a été démontré, plus récemment, dans deux grands essais internationaux, le premier mené en Hongrie, le second en Chine. Les résultats de ces deux études ont démontré qu’en comparant le groupe des femmes en préconceptionnel qui prenait de l’acide folique avec un groupe féminin sans apport, la prévention apportait une réduction de 60 à 70 % de l’incidence de spina bifida.

 

TLM : Quelles sont les recommandations de supplémentation en acide folique ?

Pr Jean-Marie Jouannic : A la fin des années 1990, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a commencé à recommander une supplémentation et ce au moins quatre semaines avant grossesse et tout au long du premier trimestre de grossesse. La France a appliqué cette recommandation depuis le début des années 2000 : toute femme ayant un projet de grossesse se voit prescrire de l’acide folique à la dose de 0,4 milligrammes par jour, à débuter quatre à six semaines avant de tomber enceinte. Malgré les nombreuses campagnes d’information avec les pouvoirs publics et les professionnels de santé, cette supplémentation n’est hélas pas appliquée dans l’Hexagone. Dans mon service de l’hôpital Trousseau à Paris, nous avons pu travailler sur un échantillon de la population française très représentatif et avons constaté que cette recommandation était observée dans moins de 20 % des cas. Nous avons pu ainsi confirmer de manière robuste (car nous nous sommes appuyés sur des bases de dispensation de médicaments) que le taux d’observance de la prise d’acide folique en période périconceptionnelle était mauvaise en France. Ce qui constitue un vrai problème de santé publique. Nous savons grâce aux registres régionaux qui étudient l’incidence des malformations que la survenue de spina bifida n’a pas diminué depuis une vingtaine d’années. Si Américains et Canadiens ont fait le même constat il y a 20 ans, ces deux pays ont appliqué une politique bien plus pertinente de supplémenter systématiquement farines et céréales en acide folique dès le début des années 2000.

 

TLM : Existe-t-il un risque à prendre de la vitamine B9 ?

Pr Jean-Marie Jouannic : Dans les années 2000, des interrogations ont jailli sur les effets de cette supplémentation systématique, à savoir un surplus d’autisme et de cancer du côlon, mais toutes ces craintes ont été complètement balayées par des études de très grande qualité qui ont été menées depuis. A savoir que la supplémentation des farines et céréales en France, comme c’est le cas aux Etats-Unis, n’exposerait en aucun cas la population à un risque quel qu’il soit.

Propos recueillis

par Christine Colmont

 

Actualités sur les répercussions de la carence en vitamine B9

 

Outre le spina bifida, les répercussions de l’hyperhomocystéinémie induite par les carences en B9 ou acide folique sont multiples : une fragilité des personnes âgées, des anémies, des facteurs de risques de maladies neurodégénératives ou de cancers du sein. Les personnes âgées de plus de 75 ans sont particulièrement à risque de carences vitaminiques, notamment en acide folique et vitamine B12. Leurs déficits se manifestent par des signes cliniques et biologiques variés et sont responsables de nombreuses comorbidités, comme la fragilité, l’inactivité physique, la sarcopénie et les chutes1. La réserve dans l’organisme est de seulement trois mois. Aussi, les personnes qui ne mangent pas de végétaux peuvent être vite carencés car cette vitamine se trouve dans les légumes « verts » (épinard, brocoli, cresson, mâche, oseille, avocat, courgette, haricot vert, petit pois…) ainsi que les fruits rouges (fraise, framboise, cerise) et agrumes.

Un manque d’apport ou des troubles de malabsorption de l’acide folique peuvent entraîner une anémie mégaloblastique, car la vitamine B9 est nécessaire à la production des globules rouges et à la synthèse de l’ADN. Les signes à surveiller : une grande fatigue, une asthénie, une dyspnée, une lipothymie, une pâleur, des vertiges et une irritabilité. Une carence grave et prolongée peut aussi faire apparaître des symptômes comme des troubles digestifs (diarrhée) et être responsable de dépression et de confusion. En outre, la présence d’une carence en acide folique est liée à des risques plus élevés de démence et de mortalité toutes causes confondues chez les séniors, selon les travaux publiés dans le British Medical Journal Mental Health 2 en 2022. Après avoir pris en compte les facteurs potentiellement influents, notamment le diabète coexistant, la dépression, le déclin cognitif, la carence en vitamine B12, le tabagisme et une supplémentation d’acide folique, les personnes inclues dans cette étude observationnelle, déficientes en folates, étaient 68 % plus susceptibles d’être diagnostiquées avec une démence et près de trois fois plus de mourir d’une autre cause3.

Une étude antérieure publiée dans Neurology en 2001 avait également montré qu’un déficit en folates (et vitamine B12) accroissait le risque de maladie d’Alzheimer chez les personnes âgées4. Et ses auteurs de préconiser comme pertinente la surveillance de la concentration sérique d’acide folique et de vitamine B12 chez les séniors pour la prévention de cette maladie. Enfin, une alimentation riche en folates et vitamine B12, ou une supplémentation, réduirait le risque de cancer du sein chez les femmes ménopausées, selon une étude menée chez les Françaises de la cohorte E3N, publiée en 20065.

Sources

1. https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-03020094/document

2. https://mentalhealth.bmj.com/content/25/2/63

3. www.eurekalert.org/news-releases/94616

4. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11342684/

5. www.e3n.fr/folates-et-risque-de-cancer-du-sein-apres-la-menopause et https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/17006726/

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