Pr Muhamed-Kheir Taha : Quelle prévention des infections invasives à méningocoques
Discipline : Infectiologie
Date : 08/10/2024
Dès janvier 2025, les bébés de moins d’un an devront être vaccinés contre les méningocoques des 5 sérogroupes qui sévissent sur notre territoire. Une vaccination tétravalente contre les sérogroupes A, C, W et Y, ainsi qu’une vaccination monovalente contre le sérogroupe B seront désormais obligatoires. Les explications du Pr Muhamed-Kheir Taha, directeur de l’unité Infections bactériennes invasives et du Centre national de référence des Méningocoques à l’Institut Pasteur.
TLM : Le nombre de cas d’infections invasives à méningocoques a augmenté de 72 % entre 2022 et 2023, pour s’élever à 560 cas. Des chiffres supérieurs aux niveaux atteints les années antérieures à la pandémie de Covid-19. En 2024, la situation reste tout aussi préoccupante. Comment l’expliquez-vous ?
Pr Muhamed-Kheir Taha : Il faut avant tout comprendre la baisse du nombre de cas pendant la pandémie de Covid. Pour rappel, le méningocoque est une bactérie qui vit uniquement sur l’homme et dont la contamination se fait via des contacts interhumains proches et répétés, en particulier par des gouttelettes de salive. Les confinements et les mesures barrières prises pendant la pandémie, en limitant les contacts interhumains, ont cassé la transmission bactérienne et fait refluer les cas d’infections invasives à méningocoques (IIM). Mais ils ont dans le même temps diminué le portage asymptomatique qui s’élève à environ 10 % dans la population, affaiblissant ainsi l’immunité de groupe. La circulation des méningocoques induite par la levée des restrictions et l’abandon des gestes barrières a entraîné une hausse du nombre d’infections. La situation devrait se poursuivre ainsi jusqu’à ce que l’on retrouve une stabilité.
TLM : Sur la même période, on note une forte progression des sérogroupes W et Y, notamment chez les nourrissons et les jeunes. Or les souches de sérogroupe W sont très virulentes et entraînent une mortalité deux fois plus élevée que les sérogroupes B et Y. Quels sont les moyens de prévention contre ces sérogroupes et quelles sont les recommandations actuelles ?
Pr Muhamed-Kheir Taha : La prévalence des infections invasives à méningocoques Y et W dépasse désormais celle liée au seul sérogroupe B, jusqu’alors majoritaire : elle est de 53 % contre 44 % en 2023. Les infections invasives à méningocoque C ont, quant à elles, pratiquement disparu pour les enfants concernés par la vaccination obligatoire introduite en 2018. On recense désormais moins d’une dizaine de cas par an et plutôt chez des adultes.
Forte de ce constat, la Haute Autorité de santé a décidé d’actualiser ses recommandations en matière de stratégie vaccinale : elle préconise ainsi de rendre obligatoire la vaccination contre les sérogroupes A, C, W et Y chez tous les nourrissons de moins d’un an, en remplacement de la vaccination dirigée contre le seul sérogroupe C, via un vaccin tétravalent et selon un schéma vaccinal à deux doses (une dose de primovaccination à six mois, une dose de rappel à 12 mois). Pour les adolescents, elle recommande la vaccination selon un schéma à une dose administrée entre 11 et 14 ans, et ce qu’ils aient déjà été vaccinés ou non, ainsi qu’un rattrapage vaccinal chez les 15-24 ans, avec pour objectif de générer une immunité indirecte au sein de ces deux groupes d’âges.
TLM : Qu’en est-il de la vaccination contre le sérogroupe B ?
Pr Muhamed-Kheir Taha : La Haute Autorité de santé préconise de rendre obligatoire la vaccination chez les nourrissons de moins d’un an. En effet, le sérogroupe B étant majoritaire parmi les cas de méningite à méningocoque chez les jeunes enfants, la HAS recommande de renforcer la stratégie en vigueur afin d’augmenter rapidement la couverture vaccinale qui atteignait péniblement les 48,8 % en 2022 et qui n’a pas progressé depuis. Le schéma vaccinal est de trois doses: une première dose à trois mois, une deuxième à cinq mois et une dose de rappel à 12 mois. En revanche, elle ne recommande pas, à ce stade, d’élargir cette vaccination à tous les adolescents et jeunes adultes au motif que ce vaccin ne génère pas une immunité indirecte ; ceux qui souhaitent quand même se faire vacciner pourront néanmoins le faire et seront remboursés.
TLM : Quand ces mesures entreront-elles en vigueur ?
Pr Muhamed-Kheir Taha : En janvier 2025. Cela signifie que tout bébé qui naît en 2025 sera obligatoirement vacciné contre les cinq sérogroupes de méningocoques qui sont à l’origine de la quasi-totalité des cas en France.
TLM : Quels sont les symptômes qui doivent alerter ?
Pr Muhamed-Kheir Taha : On enseigne aux futurs médecins de ne pas se limiter à la recherche des signes canoniques que sont la raideur de la nuque, les maux de tête et la photophobie, notamment. La première phase de l’infection, qui survient dans les 15 à 20 heures qui suivent la pénétration de la bactérie dans le sang, est généralement associée à des symptômes peu spécifiques comme la fièvre, un syndrome grippal, une coloration anormale de la peau ou encore des douleurs aux jambes ou au ventre. C’est une phase durant laquelle il est difficile de poser le diagnostic d’infection à méningocoque ; d’ailleurs, une étude anglaise a montré qu’environ la moitié des enfants qui avaient consulté un médecin avaient été renvoyés chez eux avant d’être hospitalisés ! Comme on ne peut pas faire de PCR à chaque enfant qui se plaint d’un mal de ventre, c’est l’association de ces symptômes aspécifiques qui doit alerter. Le tableau clinique « classique » apparaît généralement dans un second temps, une fois que le méningocoque a franchi la barrière hémato-méningée. Avant l’âge d’un an, ces symptômes sont difficiles à déceler, il convient donc d’être particulièrement vigilant devant un bébé qui présente un comportement anormal et inhabituel, qui refuse de téter par exemple, ou qui est hypotonique.
TLM : Hormis la méningite, le méningocoque entraîne-t-il d’autres pathologies ?
Pr Muhamed-Kheir Taha : Dans 20 % des cas, cette bactérie entraîne une infection atypique. Cela s’explique par le fait qu’elle ne passe pas directement de la gorge aux méninges, mais circule d’abord par le sang : de là, elle peut tout à fait franchir d’autres barrières que la barrière hémato-méningée et provoquer diverses infections comme une pleurésie, une arthrite, une péricardite ou encore une péritonite. Les médecins doivent se montrer particulièrement vigilants et penser à une IIM devant certains tableaux cliniques atypiques. Car une IIM non traitée est mortelle dans 100 % des cas et la fenêtre de tir pour mettre en place un traitement antibiotique adapté n’est que de quelques heures ; et dans 10 % des cas la tempête cytokinique qu’entraîne l’infection est telle que les patients décèdent malgré l’antibiothérapie.
Propos recueillis
par Mathilde Raphaël ■