Pr Pierre-André Bécherel : La gale, victime d’un retard de diagnostic préjudiciable
Discipline : Dermatologie
Date : 08/07/2024
En recrudescence, la gale est une maladie contagieuse qui touche tous les milieux sociaux, rappelle le Pr Pierre-André Bécherel, dermatologue à la clinique privée d’Antony (Ramsay - Générale de Santé) et directeur scientifique de l’OMCCI (Observatoire des maladies cutanées chroniques inflammatoires). Simple à traiter, cette maladie parasitaire souffre pourtant d’un retard dans sa prise en charge.
TLM : Assiste-t-on à une recrudescence de la gale en France ?
Pr Pierre-André Bécherel : Oui, absolument, et cela n’a rien de très étonnant en fin de compte. Avec les mouvements de population, la négligence à l’égard des mesures de précaution, le cycle de contamination de cette maladie parasitaire reprend. D’après les estimations, entre 1 et 2 % de la population française sera touché par la gale au cours de sa vie, une prévalence relativement importante.
TLM : A quoi est due cette maladie ?
Pr Pierre-André Bécherel : Au sarcope, un parasite de la famille des acariens. Après l’accouplement, la femelle creuse un sillon dans la couche cornée de l’épiderme et se nourrit des débris cellulaires produits par les enzymes qu’elle sécrète.
TLM : Comment se transmet-elle ?
Pr Pierre-André Bécherel : La gale est une maladie extrêmement contagieuse, dont la transmission est strictement interhumaine ; elle se fait dans 95 % des cas par contact direct, peau contre peau. D’ailleurs, il est important de rappeler que la gale qui affecte les êtres humains n’a rien à voir avec celle qui touche les chiens. On considère désormais cette maladie parasitaire comme une infection sexuellement transmissible. Les principaux facteurs de risque d’infection sont la promiscuité et les contacts physiques rapprochés et prolongés : vie familiale, contacts sexuels, vie en collectivité. En revanche, contrairement à certaines idées reçues, le manque d’hygiène n’est pas en cause, pas plus que le faible niveau social. Une transmission indirecte à partir des vêtements, de la literie ou même des lavabos est possible mais elle reste très minoritaire, comptant pour moins de 5 % des cas.
TLM : Quel est le tableau clinique de la gale ?
Pr Pierre-André Bécherel : Son principal symptôme est un prurit intense. Les démangeaisons féroces qu’elle induit ont tendance à s’intensifier pendant la nuit, amenant les patients à se gratter de façon incoercible au point de ne pas dormir. La géolocalisation des zones touchées est assez évocatrice de la gale : elle se limite à la partie antérieure du corps (tronc, aisselles, nombril, région génitale) et aux espaces interdigitaux. Chez le nourrisson, le tableau clinique est quelque peu différent, il se caractérise par des pustules sur les paumes des mains et les plantes des pieds, et parfois derrière les oreilles et dans le cuir chevelu.
TLM : Le diagnostic de cette maladie parasitaire semble relativement simple...
Pr Pierre-André Bécherel : En réalité, il ne l’est pas tant que ça, car les lésions de grattage peuvent être confondues avec celles que l’on observe dans d’autres maladies dermatologiques, en particulier l’eczéma. Les patients sont alors traités avec des corticoïdes, qui ont tendance à faire flamber les lésions... La principale différence entre la gale et l’eczéma est que l’eczéma peut toucher le visage, alors qu’il est épargné par la gale.
TLM : Dans ce cas, comment procéder pour poser le bon diagnostic ?
Pr Pierre-André Bécherel : En s’appuyant sur les signes cliniques, en particulier des squames et un prurit disproportionné par rapport aux signes cliniques, et la présence de sillons cutanés témoignant du parcours des parasites sous la peau, et aussi sur l’existence de symptômes similaires dans l’entourage proche. L’interrogatoire du patient est par conséquent très important ; s’il est concerné, le médecin ne doit pas hésiter à le questionner sur ses partenaires sexuels pour savoir s’ils présentent eux aussi des signes évocateurs. Le recours à un dermatoscope, en révélant la présence de l’acarien, peut aider à affiner son diagnostic. Mais le « nec plus ultra », en théorie du moins, reste le prélèvement et l’analyse des raclures de galeries creusées par le sarcope ; cet examen doit cependant être réalisé par des biologistes entraînés et n’est pas réllement indispensable à la mise en route d’un traitement.
Quelles peuvent être les complications en cas de retard de traitement ? u Les lésions engendrées par la gale peuvent s’étendre et surtout se surinfecter, ce qui va compliquer le diagnostic. Les lésions de grattage vont provoquer le développement de croûtes jaunes qui peuvent induire le médecin en erreur et lui faire penser à une infection à staphylocoque. Pour distinguer les deux maladies, la topographie des croûtes peut aider au diagnostic de gale. À part ça, le parasite ne diffuse pas dans le sang et n’expose donc pas à un risque systémique.
TLM : Quid du traitement, précisément ?
Pr Pierre-André Bécherel : Les médecins ont à leur disposition des traitements topiques, il s’agit d’abord du benzoate de benzyle à 10 % (Ascabiol) en émulsion cutanée à appliquer sur tout le corps, du cuir chevelu aux pieds, car il peut y avoir des parasites sur toute la peau. Il y a également la perméthrine en crème à 5 % à appliquer aussi sur tout le corps et à laisser agir deux fois 24 heures pour le premier, et pendant 24 heures pour le second, avant de renouveler l’opération sept jours plus tard ; et des médicaments oraux à base d’ivermectine, à raison de deux comprimés à sept jours d’intervalle. Pour éviter toute recontamination, il est indispensable de traiter également l’entourage proche. En collectivités, et notamment en EHPAD, le problème est souvent très aigu du fait d’un retard de diagnostic ; les cas de gales profuses sont fréquents et nécessitent d’emblée l’association des deux types de traitement. Cette approche thérapeutique sera proposée au patient ainsi qu’à l’ensemble des résidents et du personnel travaillant au même étage que le malade. En cas de surinfection, un traitement antibiotique sera prescrit ; les antihistaminiques ne présentent, en revanche, aucun intérêt. Il convient de rappeler aux malades qu’il est important de poursuivre le traitement conformément à la posologie indiquée, même lorsque les symptômes ont disparu. Enfin, il est conseillé de désinfecter les affaires personnelles (serviettes, vêtements, linge de lit...) en les lavant à 60 degrés.
TLM : La Société française de dermatologie doit publier de nouvelles recommandations d’ici la fin de l’année. Qu’apporteront-elles ?
Pr Pierre-André Bécherel : En l’absence de nouveautés thérapeutiques, ce sera avant tout une mise à jour des recommandations précédentes qui datent de 7-8 ans, afin de repréciser le cadre de la prise en charge et d’insister sur l’importance de renouveler le traitement au bout d’une semaine.
Propos recueillis
par Mathilde Raphaël ■