Pr Thomas Cuny : Le nouveau paradigme thérapeutique de l’hypoparathyroïdie
Discipline : Endocrinologie
Date : 13/01/2026
« Un nouveau paradigme s'est installé depuis plus d’un an en France […], avec une hormone parathyroïdienne (PTH) recombinante en formulation injectable.
Cette dernière, en accès précoce, montre une très nette amélioration des paramètres de la qualité de vie chez les patient(e)s traité(e)s », constate le Pr Thomas Cuny, endocrinologue à l’hôpital de la Conception (AP-HM) à Marseille.
TLM : L’hypoparathyroïdie est-elle sous-diagnostiquée ?
Pr Thomas Cuny : En effet, le parcours de ces patients, avant que le diagnostic ne soit posé, est chaotique. La majorité des hypoparathyroïdies chez l’adulte (80 à 90%) sont consécutives à une chirurgie faisant suite à une pathologie thyroïdienne ou parathyroïdienne. Ces cas post-opératoires sont soit transitoires soit chroniques (persistant au-delà de 12 mois). La plupart pourraient être évitables ou anticipés. Il est très important d'en informer les patients car c'est parfois, hélas, une sentence plus sévère que celle ayant conduit au geste chirurgical.
TLM : Dans quel contexte clinique penser à l’hypoparathyroïdie ?
Pr Thomas Cuny : Il faut y penser bien sûr chez les patients opérés de la thyroïde pour un goitre, une hyperthyroïdie ou un cancer de la thyroïde avec des symptômes invalidants qui suivent immédiatement le geste chirurgical, mais aussi chez ceux développant des signes cliniques d’hypocalcémie tels que des paresthésies des extrémités ou péribuccales, des crampes, des accès tétaniques ou une fatigue importante. Devant ces symptômes, la calcémie doit être dosée. Par ailleurs, certains patients opérés déclarent des douleurs articulaires, une difficulté de concentration, des troubles de la mémoire, une sensibilité émotionnelle. Ils n'arrivent plus à pratiquer du sport, se mettent progressivement dans un régime de mi-temps thérapeutique ou d'invalidité. Ces situations peuvent conduire à des errances diagnostiques.
TLM : Quels sont les mécanismes physiologiques en jeu ?
Pr Thomas Cuny : L’homéostasie phosphocalcique dépend essentiellement de trois hormones, dont la parathormone (PTH). Ce système est très finement régulé entre la calcémie ionisée, d'une part, et la sécrétion de PTH, d'autre part.
La PTH augmente la calcémie par trois mécanismes essentiels. Au niveau des os, elle entraîne une résorption du calcium et du phosphore. Au niveau du rein, elle repompe le calcium filtré des urines vers le sang (effet hypocalciuriant) et agit, en parallèle, sur la 1-alpha-hydroxylase, enzyme indispensable à la production de vitamine D active. Cette dernière permet une réabsorption digestive du calcium (effet hypercalcémiant) et de phosphore. À noter qu’une PTH normale dans une situation d'hypocalcémie est une authentique situation d'hypoparathyroïdie.
TLM : Quels sont les complications ?
Pr Thomas Cuny : Elles sont nombreuses : il y’a d’abord l’impact osseux. L’os devient adynamique, se densifie et se fragilise. La deuxième est neuromusculaire. L’hypocalcémie provoque des crampes, de la tétanie. La troisième est rénale.
L’absence de PTH provoque, ipso facto, une élévation du calcium dans les urines, le développement d’une hypercalciurie avec deux aggravations majeures, les lithiases oxalocalciques et la néphrocalcinose. Il ne faut pas non plus sous-estimer le risque de calcifications ectopiques, comme par exemple dans le cristallin (conduisant à une cataracte précoce) ou au niveau du cerveau dans les noyaux gris centraux (maladie de Fahr). Ces calcifications résultent d’un déséquilibre dans la balance homéostasique calcium/phosphore avec une complexation de ces deux ions qui en résulte. Enfin, la qualité de vie des patients est grandement impactée et s'accompagne de complications d'ordre médico-social avec de vrais handicaps invisibles.
TLM : Quelle est la prise en charge thérapeutique ?
Pr Thomas Cuny : Le traitement conventionnel repose sur l’administration orale de la vitamine D activée avec des compléments de calcium. L’objectif de la calcémie totale doit être dans la limite basse de la normale du laboratoire car le risque inhérent à trop de calcium est une élévation de la calciurie et de lithiases urinaires. Pour estimer les apports alimentaires en calcium journalier (recommandés entre 800 et 1 000 mg/j), le Groupe de Recherche et d'Information sur les ostéoporoses (GRIO) a mis en ligne un questionnaire dédié (www.grio.org/espace-gp/calcul-apport-calcique-quotidien.php).
Par ailleurs, un nouveau paradigme s'est installé depuis plus d’un an en France. En effet, une grande majorité des patients prenant un traitement conventionnel, malgré une calcémie dans l’objectif thérapeutique, continuent d'avoir une qualité de vie extrêmement impactée avec une altération des fonctions neurocognitives, une fatigabilité importante, des douleurs persistantes. Depuis octobre 2024, une PTH recombinante en formulation injectable, le palopegtériparatide (Yorvipath) est en accès précoce. L'étude comparative de phase III a montré des résultats assez spectaculaires dans deux populations de patients, l’une dans le bras « calcium + vitamine D activée + PTH injectable" , l’autre dans le bras « calcium+vitamine D+placebo ». Les résultats à 26 / 52 / 104 semaines montrent une amélioration des paramètres de la qualité de vie, une diminution de la calciurie des 24 heures et une majorité des patients ont pu se sevrer en calcium et en analogues de la vitamine D activée. L’injection quotidienne est réalisée en sous-cutané à dose fixe avec une titration initiale au minimum tous les sept jours. Puis, après plusieurs semaines, les patients rentrent dans un régime de posologie stable. Dans la cohorte de patients que je suis, le point le plus spectaculaire, est l'amélioration de la qualité de vie.
J'ai des patients qui ont repris leur emploi, après 10 ans d’arrêt.
TLM : Voyez-vous évoluer prochainement les recommandations ?
Pr Thomas Cuny : Les recommandations européennes publiées en 2025 par la Société européenne d’endocrinologie positionnent désormais le Yorvipath comme une alternative, avec des critères, au traitement conventionnel de première ligne. Tout me laisse penser que dans quelques années, outre une campagne de sensibilisation plus accentuée auprès des spécialités médico-chirurgicales concernées dans la prévention de l’hypoparathyroïdie postopératoire, le palopegtériparatide, ou autres équivalents à venir, seront proposés en première ligne chez les patients souffrant d'hypoparathyroïdie.
TLM : Avez-vous d’autres messages à transmettre ?
Pr Thomas Cuny : Il existe une association de patients, Hypoparathyroïdisme France (https://hypopara.fr/), qui fait un travail remarquable. Elle a un site internet riche d’informations précieuses qui fait le lien entre les patients. Elle travaille également activement avec les professionnels de santé.
Propos recueillis
par Alexandra Cudsi ■





