• Pr Vincent Cattoir : Les antiseptiques dans la gestion des résistances aux antibiotiques

Vincent Cattoir

Discipline : Infectiologie

Date : 13/01/2026


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Selon l’OMS, la résistance bactérienne aux antibiotiques a été directement responsable de plus d’un million de décès dans le monde en 2021. Base de l’hygiène hospitalière, les antiseptiques constituent une prévention contre cette antibiorésistance, assure le Pr Vincent Cattoir, chef du service de Bactériologie et d’Hygiène hospitalière au CHU de Rennes.

 

TLM : Comment évolue actuellement l’antibiorésistance ?

Pr Vincent Cattoir : L’antibiorésistance constitue depuis plusieurs décennies un problème majeur de santé publique.

Cependant, la situation n’est pas univoque. Prenons le cas du staphylocoque doré : pendant longtemps les staphylocoques dorés résistants à la méticilline (SARM) étaient la hantise des services d’hygiène hospitalière. Au cours des dernières années, la prévalence de ces SARM a diminué, grâce au progrès de l’antisepsie et en particulier à l’hygiène des mains qui s’est améliorée avec l’usage massif du gel hydroalcoolique, notamment à l’hôpital, car ce staphylocoque vit sur la peau. En revanche, la situation s’est dégradée pour les entérobactéries, des bactéries du tube digestif, en particulier pour Escherichia coli, responsables parfois d’infections graves, avec une augmentation préoccupante des souches résistantes aux céphalosporines de troisième génération et aux carbapénèmes.

 

TLM : Pourquoi ces résistances se développent-elles ?

Pr Vincent Cattoir : Il s’agit d’une pression de sélection liée à l’usage excessif des antibiotiques.

Les antibiotiques détruisent les souches sensibles, émergent alors des souches qui résistent. Plus on utilise d’antibiotiques, plus on sélectionne des bactéries résistantes à ces antibiotiques.

Par exemple, les céphalosporines de troisième génération représentent le traitement de première intention à l’hôpital, contre les infections urinaires et les infections pulmonaires, respectivement première et troisième cause d’infections associées aux soins (IAS)… L’utilisation massive de cette classe d’antibiotiques a notamment conduit à la dissémination d’entérobactéries résistantes aux céphalosporines porteuses du gène BLSE (bêta-lactamase à spectre étendu). Les carbapénèmes sont une autre classe d’antibiotiques à très large spectre, efficace contre de nombreuses bactéries, utilisée pour les infections sévères, en particulier en réanimation. Mais, là encore, leur utilisation est menacée par l’émergence de bactéries productrices d’enzymes capables d’inactiver ces antibiotiques, les carbapénémases. On arrive dans certains cas à des impasses thérapeutiques. Selon l’Organisation mondiale de la santé, il ya chaque année dans le monde plus d’un million de décès directement attribuables aux infections dues à des bactéries multi-résistantes aux antibiotiques. Il existe par ailleurs de plus en plus de bactéries résistantes et de moins en moins de nouveaux antibiotiques commercialisés, du fait du désintérêt des industriels pour leur développement, en raison d’un retour sur investissement insuffisant.

 

TLM : Quelles stratégies pour réduire cette antibiorésistance ?

Pr Vincent Cattoir : Pour faire face à cette situation, plusieurs campagnes d’information sur le bon usage des antibiotiques ont été lancées au début des années 2000 en France, à destination du grand public et des professionnels de santé, avec des messages à la fois quantitatifs (on prescrit trop) et qualitatifs (on ne prescrit pas les antibiotiques adaptés). Plus de 90 % des antibiotiques sont prescrits en ville, mais le problème se retrouve à l’hôpital.

Il y a eu trois plans antibiotiques entre 2001 et 2016 qui ont conduit à une réduction d’environ 15 % des prescriptions d’antibiotiques dans un premier temps (sur les 25 % espérés), avec une baisse des prescriptions d’antibiotiques inappropriées pour des infections virales. Mais nous sommes désormais à seulement moins 9 % des prescriptions d’antibiotiques par rapport au début des années 2000. L’antibiorésistance suit un gradient Nord/Sud : les pays du nord de l’Europe sont les plus vertueux avec moins de bactéries résistantes, en partie du fait d’une consommation mieux contrôlée d’antibiotiques. En Europe, les pays du sud, comme l’Italie et la Grèce, comptent parmi les régions les plus concernées par cette antibiorésistance.

 

TLM : Quelle est la place des antiseptiques dans la gestion des résistances aux antibiotiques ?

Pr Vincent Cattoir : Qu’il s’agisse de l’hygiène des mains à l’hôpital ou de l’antisepsie au bloc opératoire, les antiseptiques ont un rôle majeur pour réduire le risque de transmission de bactéries résistantes, ou pas d’ailleurs, aux antibiotiques. De surcroît, des résistances aux antiseptiques ont été documentées mais elles sont rares car, contrairement aux antibiotiques, les antiseptiques sont utilisés par voie externe, ce qui permet d’utiliser de plus fortes doses. Les antiseptiques de manière générale ciblent plusieurs sites bactériens, les antibiotiques eux n’ont qu’une seule cible sur la bactérie qui peut alors développer plus facilement des mécanismes de résistance.

 

TLM : Quels sont les antiseptiques contre lesquels certaines bactéries ont développé des résistances ?

Pr Vincent Cattoir : Des gènes de résistance à la chlorhexidine et aux ammoniums quaternaires se sont développés chez certaines bactéries. Des publications scientifiques ont décrit des bactéries présentant des gènes de résistance à ces composés avec, dans certains cas, des résistances croisées ou des co-résistances aux antibiotiques. Ces gènes de résistance ont été retrouvés dans des staphylocoques et des entérocoques. Leur présence pourrait entraîner des échecs de décontamination. Cela reste rare. Et les conséquences cliniques restent à éclaircir. En revanche, pour les dérivés halogénés comme la povidone iodée ou l’hypochlorite de sodium, aucune résistance n’a été mise en évidence. Dans le choix de l’antiseptique, on doit tenir compte de ces critères, mais aussi de la tolérance individuelle aux produits utilisés.

 

TLM : Les antiseptiques ont donc un rôle majeur dans la prévention de l’antibiorésistance ?

Pr Vincent Cattoir : Les antiseptiques c’est la base de l’hygiène hospitalière, c’est la prévention de la transmission croisée de bactéries. En respectant les règles d’hygiène en particulier avec des antiseptiques, on limite à la fois l’émergence de bactéries résistantes, mais aussi leur dissémination. Par exemple, l’utilisation des antiseptiques par les soignants, plusieurs fois par jour dans un cadre hospitalier, évite le manuportage du staphylocoque doré.

De la même manière, tous les protocoles d’utilisation des antiseptiques en préopératoire limitent le risque d’infections postopératoires.

Propos recueillis

par le Dr Martine Raynal

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