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  • Quand les salariés payent de leur personne

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    Les maladies professionnelles reconnues « officiellement » par la Sécurité sociale ne représentent qu’une partie très minime des répercussions délétères du travail sur la santé. Les vingt-cinq mille cas reconnus en 2002 reflètent très mal les inégalités sociales de santé du fait du travail et les écarts d’espérance de vie entre catégories socio-professionnelles dont la part professionnelle est particulièrement minimisée.

    Et pourtant, côté travail, on connaît de mieux en mieux les facteurs de risque préjudiciables à la santé des environnements du travail, qu’ils soient physiques, toxiques, cancérogènes, dangereux pour la reproduction ou biologiques. On connaît aussi de mieux en mieux les contextes de l’organisation du travail néfastes pour la santé. Ce sont les situations qui contraignent du fait de la pression temporelle, de l’imprévisibilité du lendemain en matière d’horaires de travail, de la surcharge de travail, de la routine d’un travail vide de sens, du manque de marges de manœuvre, de l’individualisation et de l’isolement des salariés empêchés de fait de coopérer, du déficit de reconnaissance de la contribution de chacun.

    Côté santé, les inégalités sociales de santé sont un peu mieux visibles socialement même si leur part professionnelle est encore sous-estimée ou mal appréhendée. Mais le poids d’une approche médicale individualisante en termes de prévention renvoie quasi exclusivement les sujets à leur responsabilité personnelle et à leur capacité toute théorique à se protéger individuellement et à gérer des contraintes présumées immuables qui les assujettissent. Ce qui empêche de penser les déterminants collectifs et sociaux du travail à l’origine des risques professionnels. Il a pourtant fallu attendre la médiatisation de l’affaire de l’amiante pour que les cancers professionnels qui y sont liés prennent un peu visibilité. On sait aujourd’hui selon l’enquête SUMER que 14 % des salariés ont été exposés à au moins un produit cancérogène dans le cadre de leur activité professionnelle. Et si 3 000 décès annuels sont aujourd’hui attendus du fait de l’exposition à l’amiante, les experts évaluent à 20 000 décès annuels l’ensemble des cancers professionnels, soit plus de vingt fois les décès par accidents de travail ou les décès reconnus en maladie professionnelle. La moitié du différentiel de probabilité de décès par cancer entre les catégories socioprofessionnelles les plus et les moins à risque en matière de cancer broncho-pulmonaire ou de la vessie s’explique par les expositions professionnelles. Les risques sont les plus importants dans les activités de maintenance, d’entretien ou de servitudes, souvent sous-traitées et effectuées par des salariés précaires.

    La précarisation de l’organisation du travail rend souvent invisible les maladies professionnelles

    La précarisation sociale du travail entraîne un nivellement par le bas des conditions de réalisation du travail et des modes de rémunération. La structure juridique de l’organisation du travail bouleverse les dynamiques de prévention et aggrave les effets délétères des nouvelles organisations du travail. Dans certains secteurs industriels comme la métallurgie ou la chimie, les postes difficiles sont souvent confiés à du personnel intérimaire embauché directement par l’entreprise utilisatrice. Mais aujourd’hui, c’est plutôt par le développement de la sous-traitance que les risques sont externalisés des entreprises qui les génèrent. Se développent ainsi des niches d’activités à risque dans les zones dont veulent se désengager les grosses entreprises. Pour les salariés sous-traitants, ce n'est plus le véritable donneur d'ordre qu'est l'entreprise utilisatrice qui est responsable, mais l'entreprise sous-traitante aux marges de manœuvre souvent réduites. On rencontre une multiplicité de ces situations aussi bien dans le nettoyage, l'hôtellerie, la distribution commerciale, la restauration, que dans le bâtiment, l'automobile, ou la maintenance nucléaire.

    Précarisation du travail et santé physique

    Soumis à une concurrence de tous les instants, les salariés sont contraints d'accepter des charges de travail disproportionnées et des conditions de travail dégradées. La sécurité devient pénalisante quand le temps manque. L’inadéquation des tâches et des compétences renforce le phénomène. Plus le salarié augmente ses compétences en se surpassant, plus il lui est demandé. La conséquence inéluctable est l’épuisement physiologique. S’il ne récupère pas assez vite, il risque l’exclusion de l’entreprise. Ainsi l’âge et le handicap deviennent un critère fréquent d’exclusion.

    Les conséquences de la précarisation du travail pour la santé, liées surtout aux contraintes organisationnelles du travail, peuvent se manifester à travers des atteintes organiques. On constate une aggravation des atteintes générales à la santé dans la sphère psychosomatique comme dans celle de pathologies renvoyant plus à l’usure au travail. On notera ainsi une augmentation des troubles digestifs, des atteintes rachidiennes et rhumatologiques comme en témoigne la flambée depuis dix ans de très nombreuses pathologies articulaires et tendineuses.

    Les Tms, nommées troubles musculo-squelettiques, sont depuis quelques années la source la plus importante de maladies professionnelles reconnues officiellement. Ainsi le développement de ces pathologies de surcharge, tendinites et atteintes articulaires multiples, dont l’épidémie de survenue représente aujourd’hui les 3/4 des 23 000 maladies professionnelles reconnues en 2002, en sous-estimant pourtant encore de façon importante la réalité, est emblématique de la dégradation majeure des conditions de travail.

    Ce sont en effet les conditions d’une activité de travail effectuée sous très forte contrainte temporelle, avec des efforts répétitifs, sollicitant souvent les mêmes articulations, d’un travail sans autonomie ou avec très peu de marges de manœuvre, vécu dans l’isolement et sans reconnaissance de sa contribution, qui en expliquent la survenue des Tms. Ces maladies professionnelles se rencontrent chez des populations précarisées dans leur emploi, dans leur statut, et dans les conditions de réalisation de leur travail. Ainsi chez les équipementiers automobiles, les intérimaires sont plus atteints que les salariés permanents mais déclarent moins leur maladie professionnelle. Dans l’agro-alimentaire, les contrats précaires sont nombreux, et les salariés cumulent travail répétitif parcellisé à court temps de cycle, intensification et flexibilité du travail, travail en milieu humide, et forte incertitude pour l’avenir. On retrouve donc ces contraintes dans les situations où l’on constate un excès de syndromes du canal carpien, d’épicondylites et de douleurs de l’épaule qui sont les Tms les plus fréquentes.

    Souffrances mentales et dépressions professionnelles

    Le vécu subjectif, la posture des salariés face aux contraintes, le processus d’intégration ou de précarisation dans lequel ils se situent est déterminant pour la construction ou la déconstruction de leur santé. Aujourd'hui, malheureusement, la souffrance pathogène en rapport avec le travail se développe.

    L’impact de la précarisation du travail sur la sphère psychique est particulièrement important. Il ne s’agit plus en effet de « faire », mais de « paraître » : paraître performant, paraître impliqué. Condamné au « moins-disant » au sens propre, le salarié doit réprimer ses aspirations et ses revendications. Les stratégies défensives dans lesquelles le salarié se réfugie sont souvent dérisoires et peu efficaces sur sa souffrance. Il y a atteinte à l’image de soi. C’est alors souvent dans le silence que cette souffrance est vécue. Faute de défenses psychologiques efficaces, les conséquences ultérieures de la fatigue accumulée, de la moindre performance, des effets du vieillissement et des transformations brutales de l’organisation du travail peuvent entraîner pour ceux qui ne résistent pas de nombreuses formes de mise au placard, de marginalisation ou d’exclusion, responsables de dépressions réactionnelles professionnelles, de décompensations psychiatriques brutales, d’actes suicidaires, de troubles psychosomatiques importants, de consommation de substances à visée psychotrope.

    Si on s’appuie sur les données de nombreuses enquêtes épidémiologiques en milieu de travail, il n’est pas déraisonnable de penser que la part professionnelle des dépressions à l’origine de nombreuses invalidités psychiatriques dans le régime de la Sécurité sociale (plus de 20 % de l’ensemble des invalidités) soit supérieure à 50 % de celles-ci.

    Il est essentiel pour la santé de ces personnes de leur ouvrir la possibilité d'identifier la nature professionnelle de leur souffrance, de la rendre socialement visible, et de permettre ainsi à la collectivité de travail de penser ce qui est maintenu, au risque de l'inimaginable, totalement impensé. Prendre en compte la souffrance en rapport avec l’organisation du travail et les rapports sociaux permet de nommer les contraintes subies, de mettre des balises, donne des clefs à la compréhension, et d’y donner sens. La culpabilité individuelle qui enferme trop de salariés peut être brisée par la légitimité de mettre en débat le vécu douloureux des contraintes. Cette démarche ouvre la porte à nouveau à la coopération, permet de recréer du lien social. Elle est à la base de la mise en œuvre de collectifs de travail, de résistance, de transformation, facteurs d’évolution du travail en un sens compatible avec les besoins humains.

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